Ville et Développement Durable Villes Durables

Aujourd’hui, la moitié de l’humanité vit en ville et celle-ci est au cœur des préoccupations environnementales de notre société qui doit apporter des réponses (le Grenelle de l’environnement en est un signe). Les conférences et séminaires se multiplient sur le développement durable et la ville durable. Lors du dernier colloque international de la Sorbonne de septembre 2007 sur l’après développement durable, des travaux ont été présentés sur « la ville entre qualité et citoyenneté ». La géographie utilise une nouvelle notion, celle de ville durable. Si cette expression a mis du temps à émerger, elle n’est cependant pas nouvelle car ce sujet est l’objet d’une réflexion des géographes depuis quelques années. Mais il ne figure pas encore dans nos programmes de lycée professionnel puisque ceux de BEP et de baccalauréat professionnel datent du début des années 90. Cependant les instructions ministérielles nous demandent d’introduire la notion de développement durable dans nos cours de géographie, et comme l’étude des espaces urbains se retrouve à tous les niveaux de classe, la notion de ville durable semble alors incontournable.

1. Qu’est-ce que la ville durable ?
Lors du séminaire national sur le thème, villes et développements durables (à Amiens en février 2007), Madame Yvette Veyret, professeur de géographie à l’Université Paris X Nanterre, souligne la difficulté à définir la ville durable.

Cette notion s’inscrit dans une réflexion de croissance durable, de meilleure gestion du monde, de développement durable ou soutenable avec une continuité dans le temps et une équité face aux ressources. Ainsi plusieurs difficultés s’additionnent : celle des échelles considérées (échelle globale, locale), celle du rapport à la nature, celle du rapport au construit avec le problème des acteurs : quelle marge de manœuvre ont-ils pour mettre en place une ville durable ? La question foncière est au cœur de la ville durable, souligne Alphonse Yapi Diahou professeur à l’Université Paris VIII qui étudie les villes du Sud où la pression urbaine est extrêmement forte et où apparaissent « une ville légale et une ville illégale ».

Les espaces urbains n’étant pas uniformes, on peut s’interroger sur la notion de villes durables au pluriel.

2. La lente émergence de la notion de ville durable
Mme Veyret rappelle qu’en 1968, le programme de l’UNESCO « Man and Biosphère » s’interroge sur la croissance urbaine : comment y mettre un frein
En 1987 le rapport Brundtland, publié par la commission mondiale sur l’environnement et le développement, définit la politique nécessaire pour parvenir à un développement durable.

En 1992, le Sommet de la terre de Rio met en place le programme action 21 ou Agenda 21 (agenda pour le 21 ème siècle) et les Agendas 21 locaux.
En 1996, pour l’Union européenne la « ville se met en marche vers le développement durable ».
Pour l’OCDE la ville durable c’est la « ville écologique… » (1996).

La définition du comité français pour le développement durable apparaît comme un « fourre-tout » elle évoque en particulier « les corrections des inégalités par les politiques de logements sociales et de réserve foncière, grands défis à relever en matière de mobilité, de réhabilitation urbaine et de mixité sociale ».

En 1996 à la conférence d’Istanbul Habitat II, l’échec de la maîtrise de la croissance urbaine est constaté et la nécessaire intégration de la ville au développement durable affirmée.

Cependant la ville durable semble un objectif utopique, difficile à atteindre, les sommets et conférences des années 2000 en témoignent, et on met le doigt aujourd’hui sur les disfonctionnements et les limites de la ville.

3. La ville : l’évolution de sa perception et son rapport au développement durable
Au Séminaire d’Amiens Madame Veyret présente les changements dans la perception de la ville : d’abord lieu de civilisation à l’opposé de la « nature, de la campagne sauvage », elle est ensuite synonyme de mise en ordre, d’urbanisation maîtrisée. Elle s’installe si l’espace est sein. Le lieu devient protecteur.

Au XIXème siècle il y a une rupture par rapport à cette représentation .La ville devient le lieu de tous les risques sociétaux, des inquiétudes, le lieu du vice, le lieu du crime ; madame Veyret évoque l’exemple de Londres et le commentaire du géographe Elisée Reclus pour qui la vie dans la capitale anglaise c’est la mort en raison des fortes pollutions et en particulier celle de l’eau.

Aujourd’hui, la ville est perçue de manière contradictoire, à la fois comme espace saturé, pollué mais aussi comme un lieu offrant de multiples services qui rendent la ville attractive. Mme Veyret rappelle que la durée de vie en zone urbaine est plus longue qu’à la campagne et que la qualité de vie n’a rien à voir avec celle de l’époque du Moyen âge ou du XIXème siècle. Il faut « éviter le catastrophisme » dit Laurent Carroué qui renforce cette idée en soulignant que jamais les espaces n’ont été moins pollués en raison des exigences de plus en plus élevées.

La ville a intégré le concept de développement durable, notamment en Europe, avec la mise en place d’Agenda 21 où les collectivités urbaines s’engagent depuis 1993 dans la réalisation des différents points du programme dans le cadre des Agendas 21 locaux dont les objectifs sont patrimoniaux, économiques et sociaux. Mme Veyret cite les différents documents qui l’attestent, notamment la charte des villes européennes pour le développement durable signée à Aalborg en 1994 dont l’objectif est la promotion des villes durables .C’est à Lisbonne en 1996 que cette charte est mise en œuvre.

Comment une ville s’engage-t-elle dans la démarche de développement durable et comment mesurer celui-ci puisqu’il a un versant écologique, social, économique et institutionnel dont les indicateurs n’ont pas la même valeur ?

4. Quelle ville durable ?
Madame Veyret répond à cette question en comparant la charte d’Aalborg de 1994 en rupture avec celle d’Athènes de 1933. Alors que Le Corbusier proposait de faire table rase de l’existant et de reconstruire à neuf, la charte d’Aalborg défend le patrimoine. Si dans celle de 1933, les bâtiments construits ne tiennent aucun compte de l’environnement, dans le texte de 1994 on s’efforce de mieux insérer les nouvelles constructions dans l’environnement préexistant, le site a toute son importance et il est pris en compte. La charte d’Athènes mettait en avant le zonage alors que celle d’Aalborg défend la mixité résidentielle et fonctionnelle. Enfin dans le premier cas, la dissociation résidence / travail est encouragée si bien que la ville de Le Corbusier conduit aux embouteillages alors qu’aujourd’hui on s’efforce de réduire les mobilités urbaines.

Madame Veyret évoque le retour à une « ville nature » avec la redécouverte de l’eau à laquelle on tournait le dos au XIXème siècle par peur des « miasmes » ; on préconise désormais une nouvelle utilisation de l’eau grâce à la pluie recueillie en surface. On repense le bâti urbain avec les normes HQE, avec la végétalisation des bâtiments ; on réinvente un tissu urbain avec des modes de circulation douce. On revient à la notion de ville dense pour éviter les coûts énergétique, économique et social. Une ville durable doit maîtriser ses friches, ses ressources, son étalement, ses déchets, ses risques, ses pollutions, toutes ses nuisances. On rêve d’une ville verte qui sait « purifier l’air, préserver l’eau, traiter les déchets, chasser le bruit » Les chercheurs des laboratoires du CNRS essaient de comprendre les interactions entre la ville et l'environnement et de trouver des compromis entre le développement de l'une et le respect de l'autre pour privilégier la qualité de vie des citadins.

En France, à l’échelle de l’agglomération, le SCOT ou schéma de cohérence territoriale fixe l’équilibre à maintenir entre les zones à urbaniser et les zones naturelles ou agricoles. À l’échelle de la commune, le PLU
– plan local d’urbanisme qui remplace le POS – rompt avec une logique de découpage de la ville en espaces monofonctionnels juxtaposés pour entrer dans une logique de projet global. Le PLU définit le projet d’aménagement et de développement durable ou PADD. Avec la loi Solidarité et Renouvellement urbain SRU de 2000, la maîtrise de l’étalement urbain devient une priorité de l’aménagement du territoire. De nombreuses villes de France, petites moyennes et grandes, entrent progressivement dans une démarche de développement durable et intègrent l’Agenda 21

Les difficultés résident dans la prise en compte des aspects économiques et sociaux ; l’équité socio spatiale pose un véritable problème et de plus le centre peut faire l’objet d’une démarche de développement durable qui « oublie » les périphéries. Enfin à l’échelle mondiale, la complexité et la diversité des problèmes des mégapoles questionnent sur les démarches de développement durable d’une ville.

Cyria Emelianoff , dans ses travaux, caractérise la ville durable comme une ville capable de durer dans le temps, de préserver « son identité, un sens collectif, un dynamisme à long terme » en s’appuyant sur son patrimoine, sa mémoire, sa diversité. Elle offre une qualité de vie dans tous les points de son espace en préservant la mixité sociale fonctionnelle. La ville durable réduit les coûts de toute nature, les « risques lourds de l’hyper mobilité » et introduit une circulation douce. En privilégiant un tissu urbain dense, la ville durable tend vers plus de « compacité ». La réduction des coûts, des inégalités, des dégradations environnementales se pose à l’échelle locale mais aussi à l’échelle globale. La ville durable est un projet et non une réalité, elle tend vers plus de qualité de vie et plus d’égalité. Le durable est difficile à quantifier et d’ailleurs que signifie-t-il exactement ? Quels sont ses critères ? Est- il perçu de la même manière dans les pays du Sud et les pays du Nord ?

5. « Ville durable, villes durables : diversité des situations dans le monde »
Au séminaire d’Amiens, Monsieur Yapi Diahou présente la particularité des villes du Sud confrontées à une forte pression urbaine dont les origines sont variables selon les ensembles régionaux. Les villes d’Asie, d’Amérique Latine ont une croissance avant tout endogène. Les villes d’Afrique connaissent encore un fort exode rural auquel s’ajoute un fort accroissement naturel. Les catastrophes « naturelles » ou écologiques poussent également les populations vers les villes. Il cite ainsi l’exemple de Nouakchott (capitale de la Mauritanie qui passe de 4 000 habitants en 1962 à 500 000 en 1975 puis à un million aujourd’hui après l’impact de la sècheresse au Sahel).

Monsieur Yapi Diahou montre que la question foncière est au cœur du développement des villes et que les États ont du mal à contrôler la gestion des sols. Dans les économies planifiées, l’État est maître du foncier or il n’a pas les ressources financières nécessaires pour organiser la ville. La pression urbaine est extrêmement forte, de très grosses agglomérations émergent et se développent de manière duale avec à côté de la ville légale, la naissance de la ville illégale. Des poches de pauvreté s’installent sur des espaces non productifs et libres. Se pose alors le problème de l’habitat informel : 1/3 de la population de la planète vit aujourd’hui dans des bidonvilles. La question de l’eau est cruciale et sa pollution préoccupante. Les activités économiques en milieu urbain ne sont pas maîtrisées. Ainsi l’agriculture urbaine dans les villes du Sud se pratique sur des espaces résiduels en utilisant des fertilisants peu sûrs provenant de déchets ménagers et industriels.

Enfin, Monsieur Yapi Diahou aborde l’importance de l’ONU dans la politique urbaine des États africains et l’introduction de nouveaux acteurs locaux. Dans un projet de développement durable, la lutte contre les bidonvilles est au programme avec l’introduction d’une rupture de gestion pour réduire l’illégalité foncière, celle de l’utilisation des sols et celle des équipements. Le Bénin a adopté l’Agenda 21 et a entrepris la lutte contre la pauvreté, la gestion des déchets solides dans les villes de Cotonou et de Portonovo ainsi que l’assainissement urbain mais les résultats sont très insuffisants car il n’y a pas de politique nationale de gestion des substances et activités dangereuses. Pour l’exécution de ses projets environnementaux et de son Agenda 21, le Bénin reçoit des aides des pays riches et des grandes organisations internationales .

Au séminaire d’Amiens, Madame Elisabeth Dorier-Apprill souligne les disparités dans les pays du Sud et les nombreux problèmes en particulier dans les villes : le sous équipement urbain, la question des déchets, le problème des véhicules polluants (de seconde main, ils proviennent des pays du Nord). Elle aborde l’exemple de Cotonou , ville plate, avec lagune et cordon littoral, qui pose des problèmes de salubrité. De plus, les zones humides sont remblayées, on a donc besoin de sable pour construire et la côte recule.

Les problèmes de Cotonou sont celui d’une ville qui n’a plus de territoire pour se développer et qui déborde sur deux communes voisines avec une urbanisation non contrôlée et donc un habitat informel. Depuis peu, Il y a une tentative de coopération entre les communes concernées pour interdire l’urbanisation dans les zones fragiles sur les bords de la lagune et dans les zones côtières, et une réflexion communale en matière de transport urbain car la pollution atmosphérique est excessive. Cotonou a le plus grand marché de l’Afrique de l’Ouest : Dantokpa , en lien avec un réseau très dense de marchés ruraux, est une ville de contrebande frontalière de l’essence. Il n’y a pas de station service et le carburant est transporté par des motos taxis appelés « zémidjans » dont le nombre, plus de cent mille, accroît la pollution de l’air ainsi que les embouteillages qui font de Cotonou une des villes les plus polluée de la région. La qualité de l’air est d’ailleurs un problème dans de nombreuses villes du Sud, le Caire est un autre exemple.

Dans les villes d’Amérique latine, le développement durable est une préoccupation qui s’est imposée. La ville de Mexico , la plus grande métropole de la planète, doit résoudre le problème de ses déchets – ménagers et décharges – auquel est liée la qualité de l’eau car certaines décharges se déversent dans les fleuves. En 1998, la région métropolitaine de Mexico produisait 20 000 tonnes de déchets par jour, soit un kilogramme par jour et par personne. Les problèmes ne sont pas techniques mais c’est le contexte politique qui est l’obstacle fondamental. Les syndicats chargés du ramassage des déchets s’opposent au programme d’installation de traitement des déchets. Pour résoudre un autre problème, celui de la pollution de l’air, on s’efforce de réduire les véhicules individuels grâce à des autobus de grande capacité (180 passagers) moins coûteux que la construction d’une ligne de métro. Mexico est entrée dans une politique de développement urbain afin de freiner les étalements urbains et protéger des zones stratégiques utiles pour l’alimentation des nappes phréatiques. Ville débordant du cadre administratif, elle présente plusieurs niveaux ; le centre délaissé par la population qui s’installe en périphérie est aujourd’hui l’objet de programmes immobiliers, les promoteurs étant encouragés à investir. En périphérie de Mexico, à la sortie Est, un habitat social s’est développé dans d’anciens ranchs.

6. La ville durable : la définition du programme AGENDA 21
Les villes qui entrent dans une démarche d’AGENDA 21 s’engagent à organiser un développement acceptable pour les générations futures. L’exemple de la ville d’Amiens, présenté au séminaire de février 2007, montre les axes de ce développement durable : repenser la politique urbaine, les déplacements pour réduire la consommation d’énergie, respecter l’environnement. Il s’agit aussi de valoriser le patrimoine culturel et naturel, de mieux gérer toutes les ressources (énergie, eau) et les déchets, de gérer les risques (risque naturel comme les inondations à Amiens), de prendre en compte l’aspect social. La démarche d’AGENDA 21 est appliquée au PLU, Plan local d’urbanisme d’Amiens et à son PADD, Plan d’aménagement de développement, les objectifs de ce dernier visant à développer l’attractivité, le rayonnement d’Amiens, son développement économique et l’emploi.

Un AGENDA 21 s’élabore dans une démarche de concertation avec les citoyens, les habitants de la ville. De nombreux acteurs interviennent : le groupe de pilotage de la mairie, les services techniques, les correspondants du développement durable, les bureaux d’étude et la population. De nombreux ateliers thématiques sont organisés impliquant les habitants des différents quartiers de la ville.

Conclusion
Reprenons les termes de Cyria Emelianoff : « Entre une définition minimale, "la ville qui dure", et une définition programmatique, "la ville qui élabore un Agenda 21 local" , une troisième, médiane et pratique se réfère à la qualité de vie en milieu urbain. ». La ville est d’abord un lieu de vie, vivre ensemble et vivre le plus agréablement possible en sont des composantes. Les villes petites et moyennes, les grandes villes, les métropoles n'offrent pas les mêmes atouts en ce qui concerne la qualité de vie. Cette qualité de vie se pose à toutes les échelles: échelle du quartier, de la commune, de l’agglomération, du pays, du continent, de la planète. Cette qualité de vie est aussi une notion relative. La ville durable en tant que projet et démarche pose des problèmes de politique urbaine, de développement économique, d’équité, d’environnement et d’éthique. La ville durable est un nouveau concept pour une action locale, elle recouvre de multiples situations à l’image de la diversité des villes dans le monde, villes du Sud et villes du Nord.