Pratique de la Dissertation

PRATIQUE DE LA DISSERTATION

TECHNIQUE
EXERCICES
EXEMPLES
SUJETS D’EXAMEN

SOMMAIRE

INTRODUCTION 3
CHAPITRE PREMIER : APPROCHE DE LA DISSERTATION CLASSIQUE 5
1. Comprendre le sujet 6
2. Expliciter la problématique 8
3. Mettre en ordre les aspects de cette problématique 15
CHAPITRE DEUXIEME : EXERCICES DIRIGES 25
1. Quand la dissertation porte sur un concept 25
2. Si le sujet comporte deux mots juxtaposés ou coordonnés par « et » 26
3. Avec une expression 26
4. Problématiser un concept 30
4.1 La timidité 30
4.2 La fête 31
4.3 L’actualité 32
5. Problématiser deux concepts coordonnes 33
5.1 Croire et savoir 33
5.2 Liberté et contrainte 34
5.3 Art et Réalité 35
6 Problématiser une expression 36
6.1 « C’est plus fort que moi ! » 36
6.2 « La vie est injuste » 37
CHAPITRE TROISIEME : La dissertation par L’exemple 47
1. Remarques communes à tout exercice de dissertation 47
1.1 Le préambule 47
1.2 L’annonce du plan 47
1.3 La phrase thèse 48
1.4 Les paragraphes, le plan interactif 49
1.5 Les conclusions partielles 49
1.6 La Conclusion générale 50
1.8 La pertinence du vocabulaire 52
1.9 L’enchaînement logique des idées arguments 52
2. Remarques spécifiques à chacun des exercices proposés 52
CHAPITRE QUATRIEME : Les connecteurs logiques ou mots liens 103
1. Connecteurs logiques servant a additionner et a hiérarchiser 104
2. Expression de la cause 104
3. Explicitation de la conséquence 106
4. Les connecteurs marquant l’opposition 107
5. Liens logiques implicites 108
EXERCICES 109
A N N E X E 115
BIBLIOGRAPHIE 117

INTRODUCTION
La dissertation classique est une discipline multifonctionnelle pour la formation intellectuelle. Celui qui en maîtrise la démarche peut être convaincant aussi bien en analyse qu’en commentaire et synthèse de textes. Et qu’est-ce qu’un essai scientifique ou littéraire, un traité, sinon une longue dissertation ? C’est toujours la même démarche démonstrative, déployée à partir d’une problématique bien perçue – quand il s’agit de l’analyse, du commentaire et de la synthèse - ou correctement conçue – pour le cas de la dissertation – qui est à l’œuvre dans tout écrit littéraire, scientifique ou philosophique. Ainsi, celui qui sait composer une bonne dissertation saura analyser un texte, apprécier les thèses d’un livre ou d’une conférence de façon pertinente, tout comme le pire « déconstructeur » de maisons ne saurait être personne d’autre que le meilleur des maçons.
Après plusieurs années d’enseignement de ces disciplines, je constate que les élèves et étudiants ont partout la même difficulté quand ils abordent l’épreuve de dissertation : il s’agit de savoir comment " problématiser" le sujet de cet exercice élégant et jouissif ; c’est-à-dire, de pouvoir provoquer un débat intéressant et pertinent à partir d’une question littéraire ou philosophique donnée. Il n’est pas du tout aisé de faire admettre, dans la pratique, qu’une composition de dissertation ne saurait être une réponse directe à la question posée ou provoquée par le libellé du sujet, mais bien plutôt un traitement que l’on administre à la problématique suscitée par cette question. Une réponse directe à la question du libellé, même développée avec bonheur, serait une rédaction et non une dissertation, parce que disserter, dans le cas des disciplines spéculatives, c’est discuter et pas seulement exposer ou analyser une proposition de façon unilatérale.
Dans la dissertation professionnelle où prévaut la restitution de connaissances concrètes au détriment de la spéculation, une réflexion unilatérale peut parfois suffire. A ce moment, au lieu d’une problématique, le candidat peut être invité à organiser l’explication d’un cas, à hiérarchiser des faits, à comparer des données concrètes de son métier. Il veille alors, quel que soit le sujet de l’épreuve, à la cohérence logique de son texte et à la restitution appropriée des connaissances que l’on est en droit d’attendre de lui. Le présent cours voudrait expliciter et traiter la question exclusive de la problématique en dissertation par la pratique et l’exemple, selon une approche interactive et concessive, une approche qui met en jeu, l’art et la pratique du dialogue. Ainsi, après un rapide exposé de la méthodologie

de la dissertation, les essais de problématisation suivants seront proposés, allant progressivement d’un seul mot à une proposition complexe :
- essai de problématisation d’un mot, ex : qu’est-ce que la timidité ? Qu’est-ce que la fête ?
- de deux mots, ex. : art et réalité. Croire et savoir. Liberté et contrainte.
- d’une expression, ex. : « C’est plus fort que moi. » « La vie est injuste. »
- une citation, ex. : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et, cependant, c’est la plus grande de nos misères.» (Blaise Pascal).
En terme de typologie, on peut dire qu’en dissertation, les consignes se formulent généralement à l’aide de quatre (04) types de questions de base :
- « Qu’est-ce que… ? », qui porte sur l’identité de ce dont on parle. Ex : qu’est-ce qu’une nation ?
- « Quels rapports… ? » « Quelle relation… ? » « Comparer… » Ce type de question demande d’établir un lien logique , conceptuel ou factuel entre deux entités « A » et « B » , par exemple entre culture mondiale et culture nationale, entre instruction et jeunesse. La discussion, à ce moment, ne devrait pas consister en une comparaison superficielle entre A et B, mais sur l’impact que A et B ont l’un sur l’autre.
- « Comment… ? », de nature scientifique et technique : ex : comment fabrique-t-on une ampoule ?
- « Pourquoi… ? », de tendance discursive, spéculative : ex : pourquoi tenons- nous à la liberté ?
Il importe donc d’identifier la question de base sur laquelle se posent le sujet et la consigne qui l’explicite. Toutefois, dans l’exposé qui va suivre, on verra que la présentation synthétique de cette typologie a seulement l’avantage de faire voir comment un va-et-vient est nécessaire entre ces questions de base pour la production d’une réflexion bien organisée. C’est la mise en perspective de l’ensemble des réponses aux questions qu’est-ce que, quel rapport, comment, pourquoi, autour de la problématique du débat, qui alimente la réflexion, comme il arrive que l’on fasse un tour à la station d’essence pour s’assurer que le « char » continuera de rouler.
Quatre chapitres sont prévus :
I : Approche de la dissertation
II : Exercices dirigés
III : La dissertation par l’exemple
IV : Les connecteurs logiques

CHAPITRE PREMIER : APPROCHE DE LA DISSERTATION CLASSIQUE

La dissertation philosophique ou de culture générale est une démonstration. Aux examens et concours, elle se présente sous la forme d’un exercice dans lequel, à partir d’un sujet donné, le candidat explicite le problème que ce sujet pose et l’analyse de manière méthodique en vue de lui trouver une solution raisonnée. Les trois qualités fondamentales de la dissertation, quelles que soient les connaissances auxquelles elle fait appel, sont : la pertinence de la problématique, la rigueur de la démonstration et la cohérence des conclusions.
L’épreuve de dissertation comporte toujours un ou plusieurs problèmes qu’il s’agit de dégager. La réussite ou l’échec de l’exercice dépend de l’explicitation heureuse ou malheureuse du problème ou des problèmes que pose le sujet. Circonscrire, et mettre en perspective de débat, ce ou ces problèmes à partir d’une compréhension globale du sujet, c’est cela "problématiser". On s’appliquera à montrer, dans les pages qui suivent, ainsi qu’il a déjà été indiqué, que la dissertation n’est jamais une réponse directe que l’on donne à la question posée par le sujet, mais le traitement que l’on administre aux problèmes transversaux à ce sujet.
Il faut le redire avec netteté : la dissertation classique, qui est la technique de l’expression écrite la plus en vigueur à l’université, n’est pas strictement la même que certains exercices servant à tester des connaissances professionnelles, la dissertation pédagogique par exemple. Dans le cursus universitaire de l’étudiant en sciences humaines, l’effort consiste à obtenir de lui un rendement conceptuel, synonyme de capacité à comprendre et à formuler des problèmes intellectuels. D’où la nécessité de le former à problématiser ses objets de réflexion à la manière des ses maîtres, les enseignants et les théoriciens des sciences en l’occurrence. Tel n’est pas l’objectif de la démarche en dissertation pédagogique dont la fonction est de mettre l’enseignant en situation de pouvoir offrir à l’élève des savoirs bien élaborés qui ne demandent plus qu’à être assimilés. Ainsi, de façon systématique et presque mécanique, la première partie de la dissertation pédagogique consiste à expliquer les données du sujet. Ce qui signifie que cet exercice, identifié pédagogique, recherche des solutions et non des problèmes. L’écart entre la dissertation classique et la dissertation professionnelle en général est réel, il faut en tenir compte.

L’essai de problématisation comporte trois phases :
1. Comprendre le sujet,
2. Expliciter la problématique,
3. Mettre en ordre les aspects de cette problématique.
1. Comprendre le sujet
La compréhension de l’énoncé nécessite deux opérations complémentaires :
- Dès la première lecture, on devrait s’assurer d’une compréhension globale minimale du sujet; sinon, il est conseillé de l’abandonner, si l’on a le choix. Exemple : Qui parle quand je dis « je » ? Dès l’abord, ce sujet peut nous paraître rébarbatif, absurde ou hermétique. Dans ce cas, le traiter quand même nous exposerait au risque d’une problématique artificielle, synonyme d’un développement creux, si ce n’est au péril du hors sujet.
- La compréhension des mots décisifs de l’énoncé : en cherchant le sens exact de ces mots décisifs, la compréhension globale que nous avions du sujet se précise, se clarifie. Il ne faut donc pas se contenter d’une explication à peu près ou de paraphrase. Le candidat est invité à faire preuve de perspicacité. Un exemple : « L’homme n’est rien sans les autres. » Qu’en pensez-vous ?
Tous les mots de cet énoncé sont « abordables » comme aiment à dire les candidats au sortir des salles d’examen. Un des mots importants de la phrase, c’est « rien. » Exprimé à la forme affirmative, « rien » devient « quelque chose ». Ce qui signifie qu’avec les autres, l’homme est quelque chose. Mais quoi ? Cette réflexion apparemment anodine qui a consisté à retourner le mot « rien » dans l’autre sens, inaugure la problématisation du sujet. Deux volets s’annoncent :
- Avec autrui, l’homme a des chances d’être positif : un homme instruit ne peut l’être sans les autres. Un roi sans sujets existe, mais dans les contes. Et d’ailleurs : nous venons au monde porté par les mains d’autrui, c’est encore les mains d’autrui qui nous font passer par la porte de la terre pour entrer dans notre demeure d’éternité.
- Il peut aussi se dévaloriser: Les prisons sont remplies d’hommes et de femmes qui n’y seraient pas sans les autres. Ce qu’un prisonnier ou un exilé devient – une personne humiliée, déshonorée, traumatisée, finalement déclassée et marginalisée – il le devient par les autres. Le fictif nègre de Surinam, tel que Voltaire l’a décrit, a perdu la jambe gauche et la main droite sous les coups de son maître. C’est encore aux autres que cet homme doit son état.
Cette analyse du mot « rien » mis en évidence par son contraire, « quelque chose », réoriente déjà la compréhension globale que l’on pouvait avoir du sujet. En effet, on utilise souvent ce conseil qui a valeur d’avertissement ou même de reproche, « l’homme n’est rien sans les autres », pour faire l’apologie de la solidarité, pour inviter l’individu à aimer et à s’attacher « aux autres » (remarquez le pluriel, il nous renvoie à la réalité d’un clan, d’une communauté, d’un groupe.) Cependant, on le voit, tous les exploités, brimés, assassinés ne seraient rien de tout cela sans les autres. Comme quoi celui qui nous interpelle en disant : « L’homme n’est rien sans les autres », nous invite aussi, peut-être sans en être totalement conscient, à nous méfier des autres. Derrière l’affirmation évidente – l’homme n’est rien sans les autres - il y a donc un débat qu’il fallait provoquer. Et l’esquisse qui vient d’être faite n’est qu’une voie parmi tant d’autres.
Il se pose donc, pour commencer, une question de vocabulaire. Dès l’introduction, le candidat est tenu de donner une définition pertinente aux mots-clefs du sujet. A défaut d’une explication de mots, le candidat doit donner la signification globale mais exacte de la proposition à débattre, et pas seulement se contenter de la réécrire telle qu’elle est. Prenons un exemple.
Soit le sujet de dissertation suivant : Peut-on tout dire ? « Peut » et « dire » sont des mots simples, mais polysémiques : ils ont, chacun, au moins deux sens. Il est nécessaire de les définir pour donner à la problématique et au débat, une orientation précise. Une introduction qui survolerait cette étape consacrée aux définitions et s’empresserait d’aborder directement le sujet comme si tout le monde avait la même compréhension de ces mots, serait traitée de naïve. En la question : « Peut-on tout dire ? » que signifie « peut » ? Selon qu’il s’agisse d’un pouvoir absolu ou d’un pouvoir relatif, la question changera de direction et d’intérêt. En effet, on peut être en possession de la capacité matérielle suffisante à l’accomplissement d’un acte, mais on ne se l’autorise pas moralement. Dans ce cas, on peut, dans le sens absolu ; mais on ne peut pas, dans le sens relatif. De même, pour le verbe dire : il signifie publier et confier. Communiquer un message à un public donné, à toute une nation par exemple, c’est dire. Faire une confidence à son conjoint dans l’intimité, c’est encore dire. Avant d’entrer de plain-pied dans le débat, le candidat est tenu de bien peser ces deux sens et d’évaluer la direction qu’ils suggèrent ou imposent. Compte tenu donc de la polysémie des mots-clés, c’est-à-dire de la variation et de la variété de leur sens, et parfois de leur caractère ambigu ou hermétique, l’étape des définitions conceptuelles doit être correctement conduite, avec l’idée bien arrêtée d’être pertinent et concis. Après avoir défini les maîtres mots du sujet ci-dessus, on pourrait le reformuler en ces termes : Sommes-nous capables de publier tout ce que nous voyons, savons et pensons, ou de tout confier à nos intimes ? S’agissant du cas particulier de la vérité : avons-nous le droit ou sommes-nous en mesure de la révéler à tout le monde, en tout lieu et en tout temps ?
C’est à partir de cet éclairage que s’ouvre la voie de la problématique proprement dite. Celui qui omet la définition initiale des mots clés s’expose à survoler le sujet ou à ne pas prendre la bonne direction, parce que le sens d’un sujet de dissertation équivaut à la direction que lui impriment les mots essentiels avec lesquels il est formulé. On ne lira pas un seul essai, un seul article littéraire, philosophique ou scientifique où manque la définition des objets de la réflexion à l’introduction. Un journaliste a une fois demandé au savant Albert Einstein : « Monsieur, croyez-vous en Dieu ? » La réponse du savant fut la suivante : « Définissez, d’abord, ce que vous entendez par Dieu. Je vous dirai, ensuite, si j’y crois ou pas. » Pour la formation intellectuelle, l’instinct de la définition doit être cultivé, même et surtout au cours des examens écrits et oraux. Il est impensable d’organiser un débat sur des idées ou sur des projets concrets auxquels nulle définition n’a été donnée. Récemment, le Burkina a dû payer cher les services d’un consultant pour qu’il élabore la définition burkinabé de la forêt, une définition qui était attendue par des organes des Nations Unies avant de consentir au financement de certains projets burkinabé.
Récapitulons. La compréhension du sujet passe, premièrement, par l’intuition immédiate que donne le premier contact avec le sujet ; deuxièmement, par la compréhension des mots-clefs qui le composent et, troisièmement, par la pertinence du questionnement qui en découle.
2. Expliciter la problématique
D’abord, au sens strict et spéculatif qui nous concerne ici, qu’est-ce qu’un problème et qu’est-ce qu’une problématique ?
Le problème, bien entendu, est une difficulté intellectuelle perceptible dans l’énoncé d’une proposition et qui fait que cette proposition est objet de débat contradictoire ou complémentaire. Quant à la problématique, elle est à la fois objet de réflexion et activité de réflexion : comme objet de réflexion, la problématique est l’ensemble des problèmes transversaux à un texte, des problèmes qui ne demandent qu’à être « vus » par le candidat. Comme activité de réflexion, elle est le processus par lequel le candidat parvient à circonscrire le problème ou les problèmes du sujet.

Elargissons ensuite les définitions ci-dessus. Selon la conception générale que nous en avons, et pas seulement en littérature, une problématique est un ensemble de difficultés interactives en voie de résolution. C’est la mise en réseau d’un ensemble de problèmes qui peuvent paraître différents les uns des autres mais qui, en réalité, ne le sont pas. Ou encore : l’identification d’un nœud de difficultés objectives qui peuvent être résolues grâce à notre intervention. Les expressions « interactives », « mise en réseau » et « notre intervention » sont déterminantes dans l’approche d’une problématique. Les problèmes, eux, peuvent exister sans nous, tandis qu’une problématique n’existe que si elle est créée. La sécheresse reste un problème, synonyme de difficulté empirique et non d’une problématique, tant que des gens ne se sont pas mis à vouloir en trouver des solutions. Ainsi, on parle de la problématique de l’eau, de la problématique de la paix… Ce sont des expressions qui signifient que l’eau et la paix sont au centre d’un certain nombre d’initiatives par lesquelles des hommes ou des institutions tentent de dénouer les difficultés qu’elles provoquent. Une problématique, en tant qu’activité intellectuelle, est donc finalement la mise en perspective d’un problème par rapport à d’autres problèmes voisins en vue de les résoudre ensemble ou partiellement.
La différence qui existe entre une problématique et un ensemble de faits divers que l’on raconte réside, on le voit, dans le fait que l’identification et le dénouement de celle-là dépendent de nous. On ne peut pas parler, en tant que citoyen ordinaire, de la problématique du soleil, mais de la problématique de la chaleur. Les Sahéliens peuvent maintenant s’intéresser à la problématique de la pluie, dans la mesure où, avec la possibilité de l’ensemencement des nuages, la pluie devient de plus en plus un problème objectif pour eux : ils peuvent influencer sa précipitation et sa répartition. Ce n’est pas exact de parler de tout ce qui nous vient en idée en terme de « problématique ». La problématique du cheval ailé, par exemple, n’en est justement pas une, c’est pourquoi on ne s’en préoccupe pas. De même, on parle plus volontiers du problème de Dieu et non de la problématique de Dieu. Cela signifie, pour terminer la définition de la problématique, qu’un problème bien posé contient toujours, en sa formulation, la réponse qui lui convient. Le faux problème est celui qui n’a pas de solution parce qu’il se pose mal. Inversement, il se pose mal parce qu’il n’a pas de solution. Dans tous les cas, il ne mérite pas qu’on s’y attarde.
Dans la conduite d’une dissertation, c’est de la même manière qu’il faut considérer le problème : celui-ci doit être identifié au niveau de l’introduction et conduit de manière à lui trouver une solution discutée à la conclusion générale.
Enfin, comment expliciter le problème à partir du sujet ? L’explicitation du problème demande trois opérations complémentaires : pour commencer, on peut utiliser les expressions, d’une part… d’autre part… ou : d’un côté… de l’autre ; ou encore : c’est… cependant ou leurs synonymes. Prenons deux exemples :
Exemple 1 : On peut esquisser l’organisation de la problématique du sujet ci-dessus (« L’homme n’est rien sans les autres ») ainsi qu’il suit :
Première opération : Mettre la thèse que contient le sujet en évidence, brosser ses lignes force
D’une part, rien de positif n’arrive à l’homme sans l’homme. En effet, l’être humain tient tout de son semblable : sa vie biologique, sa situation sociale et même son aspiration aux valeurs reconnues supérieures. L’homme est l’énigme de l’homme : telle est la leçon que l’on peut tirer de la réponse victorieuse qu’Oedipe donna au Sphinx. La sagesse africaine renchérit : « L’homme est le remède de l’homme. » En ces propos, le rapport entre l’homme et son semblable est affirmé, pas seulement en terme de complémentarité, mais en terme de nécessité : sans les autres, mes géniteurs, ma communauté ou ma lignée, je ne suis pas. C’est pourquoi Aristote a soutenu que « l’homme est un animal civique », pour enseigner qu’il est l’être qui vit, par nature, avec ses semblables dans la cité.
Deuxième opération : Déstabiliser la thèse de départ au moyen d’une proposition concessive ; ou encore : émettre une ou des réserves
D’autre part, rien de mal, non plus, n’arrive à l’homme sans la caution de son semblable : l’homme est la menace de l’homme. Quand les relations humaines se détériorent, quand la méchanceté prend le dessus sur la convivialité, quand la société ne fonctionne plus que par la loi du silence et du meurtre, quand « la cité » vue par Aristote n’est plus qu’un enclos rempli de bêtes pensantes, l’expression « l’homme n’est rien sans les autres » devient le calvaire du cœur et de la raison. Elle provoque en nous la déception si ce n’est la colère et nous rappelle, en toute gravité, que Jean-Paul Sartre n’avait pas tort de penser que « l’enfer, c’est les autres. »
Troisième opération : Exprimer le problème en le formulant par et dans une question directrice qui tient lieu d’annonce de plan
Alors, quelle appréciation pouvons-nous faire de cette expression ? L’homme est tout pour l’homme, sans doute. Mais que contient ce tout : le bonheur et l’enchantement, ou plutôt le malheur et la stupeur ?
Exemple 2 : Sujet de dissertation : Qui cherche à connaître : celui qui sait déjà, ou celui qui ne sait pas ?
Le sentiment immédiat qui nous envahit quand nous lisons rapidement ce sujet, c’est celui de l’évidence. Celui qui apprend, dirions-nous, c’est celui qui ne sait pas. Evidemment ! Le problème n’est pas encore apparu à notre esprit. On ne peut ni ne doit construire une dissertation sur cette évidence première. Relisons plus attentivement le sujet, et prenons le temps et les moyens de faire apparaître le problème à partir d’une appréciation pertinente du mot clef « connaître » et des expressions « celui qui sait », « celui qui ne sait pas. »

Faisons usage des expressions, d’une part… d’autre part.
D’une part, celui qui cherche à connaître, c’est l’ignorant, parce qu’il manque de connaissances.
D’autre part, celui qui ignore l’objet qu’il cherche, comment peut- il le reconnaître lorsqu’il l’aura trouvé ?
Le problème commence à se montrer. Nous tenons par là « l’œuf » de notre dissertation. Ce qui était évident commence à vaciller : il y a un problème. On se laisse simplement guider par la logique du raisonnement et non par la volonté et la décision de provoquer des oppositions fantaisistes.
Une fois que le problème est apparu à notre esprit, il faut maintenant le développer, l’étendre en l’insérant dans son propre réseau de difficultés, le mettre sous tension maximale en rapport avec les problèmes voisins ; ou encore : provoquer le débat sur ce qui, du sujet, apparaissait évident. En cela consiste la problématisation d’un sujet de dissertation. Plus la tension que vous créez est forte, plus le lecteur est captivé, comme cela se passe dans les salles de cinéma lorsque intrigue et action, avec la complicité des images et des sons, deviennent diaboliquement obsédantes.
Reprenons l’exemple n°2 et suivons l’ordre des trois opérations indiquées.
Qui cherche à connaître : celui qui sait déjà, ou celui qui ne sait pas ?
Première opération : Expliciter la thèse
D’une part, il semble que celui qui cherche à connaître, c’est l’ignorant, parce qu’il manque de connaissances. L’ignorant serait une page blanche sur laquelle viendrait s’inscrire le texte de la connaissance ; car connaître, c’est justement ceci : recevoir et pouvoir déchiffrer des messages sous forme de propos oraux ou écrits, des propos jusque là codés et impénétrables pour l’esprit ignorant. Dans ce sens, on pourrait dire que la connaissance est naturellement destinée à celui qui n’en a pas, comme l’eau ne peut avoir meilleur destinataire que l’assoiffé. Quant à celui qui sait déjà, comment peut- il et que veut-il encore apprendre ?
Deuxième opération : Emettre une concession

D’autre part, des questions se posent: on parvient à connaître, semble-t-il, quand on reconnaît l’objet qu’on cherche. Comment l’ignorant, celui qui ne sait rien, reconnaîtra-t-il l’objet qu’il cherche lorsqu’il l’aura trouvé ? Si tout chercheur donne un nom à son objet de recherche et s’appuie sur une hypothèse avant d’entreprendre son activité, n’est-ce pas que dans une moindre mesure, il sait ce qu’il veut ? Dans tous les domaines, « ne pas savoir ce qu’on veut », n’est-ce pas une attitude qui condamne l’homme à savoir mal, à vouloir mal et, finalement, à ne rien savoir ni vouloir ?

Troisième opération : conjoindre les deux volets ci-dessus développés en une question directrice et synthétique qui exprime le problème. (Cette question peut être développée en sous questions.)

Qu’est-ce donc que la connaissance : une aventure de l’esprit humain conduisant l’homme à découvrir ce qu’il découvre au gré du hasard de la réflexion , ou du déjà-vu éclairé et prolongé par une recherche élucidante? Autrement dit : celui qui acquiert des connaissances le fait-il en rompant systématiquement d’avec ses prédécesseurs, ou le fait-il en continuant dans le sens qu’ils ont indiqué et grâce à l’héritage qu’ils ont légué ?
Nous venons d’expliciter le problème contenu dans le sujet. Autrement dit : nous avons transformé la question du sujet en débat contradictoire, c’est-à-dire, complémentaire. Ce problème est formulé en une question directrice qui tient lieu d’annonce de plan. Des éléments classiques d’une bonne problématique qu’il faudrait assimiler sont perceptibles dans ces deux exemples. Lesquels ?
a- L’identification de la thèse inaugurale, premier élément. La thèse inaugurale ou de départ peut être clairement énoncée comme dans le premier exemple, « l’homme n’est rien sans les autres » ; à défaut d’une telle donnée, on s’appuie sur la thèse la plus évidente qui apparaît dès la première lecture du sujet quand celui-ci est à la forme interrogative par exemple. La thèse contenue dans le sujet – « La science est-elle nécessairement libératrice ? » – est la suivante : La science est nécessairement libératrice. Dans le second exemple, il est plus ordinaire de soutenir que c’est l’ignorant qui apprend à connaître que de prétendre le contraire. IL faut donc partir de ce point de vue commun, le développer succinctement en vue d’en faire le premier volet de la problématique. Pour commencer, le raisonnement peut être lancé à partir de l’expression « d’une part… »
b- La déstabilisation de la thèse de départ, deuxième élément. Nous avons eu recours à la locution « d’autre part… », pour faire apparaître le problème, c'est-à-dire, la difficulté à laquelle le candidat doit se mesurer. La thèse de départ ou l’affirmation ordinaire se trouve ainsi déstabilisée. C’est la logique de la locution adverbiale « d’une part…d’autre part» qui est ici recherchée. Celui qui parvient à faire usage de la fonction logique propre à cette locution peut s’en débarrasser et introduire sa réflexion de façon moins brutale. (Voir l’exemple du sujet : « Tout passe », plus loin, P.38)
c- La définition des notions clés du sujet, troisième élément technique. Dans les exemples ci-dessus, la perception du problème, l’évolution de la problématique et le changement de point de vue sont assurés par l’évaluation des mots-clefs, « rien » et « connaissance. » Ces mots ne sont pas définis isolément ; ils sont intégrés à des phrases qui clarifient les données de base du débat. Dans une dissertation classique, il n’est pas nécessaire de réserver toute une partie à l’explicitation des concepts contenus dans l’énoncé du sujet comme cela se passe dans le cas particulier de la dissertation pédagogique.
d- Le sens du problème, quatrième élément. Nous avons utilisé l’expression de doute, « il semble », appuyée par les verbes au conditionnel, « serait » et « viendrait.» De cette manière, nous pouvons aller d’un problème à un autre, d’une affirmation à son contraire sans nous contredire nous-même. On ne peut le faire que si l’on a d’abord cultivé en soi-même le sens du problème, grâce auquel nous évitons, entre autres, l’unanimisme, l’imprudence et la précipitation dans le raisonnement.
e- La topique du débat : cinquième élément. Pour saisir le débat par le bon bout, on en désigne le lieu ou l’objet exact : la topique. Quand on rate ce tournant précis de la dissertation, c’est pour embrasser le décor du hors sujet. C’est pourquoi la définition des mots- clefs du sujet est un impératif. Avec l’exemple n°2, le problème a été développé à l’aide de quatre questions qui vont du particulier au général. Par là, la discussion entre dans un réseau de problèmes et devient une problématique, c’ la mise en tension de deux idées force qui valent toutes deux, mais qui, peut-être, ne se valent pas. Avec la dernière question portant sur « tous les domaines », le sujet, son problème et sa problématique, tous ensemble, se trouvent reliés à une question de controverse aussi vieille que le monde : celle du statut et de la possibilité de la connaissance, véritable source de ce débat.
f- La « documentation », c’est-à-dire, la culture au sens scolaire et académique, sixième élément. Le deuxième essai de problématique, porté par des mots et des expressions simples, a son inspirateur et sa source : c’est Platon et le platonisme. Le philosophe de l’Académie a, en effet, soutenu que « la connaissance est reconnaissance ». Connaître la vérité, c’est la reconnaître. Pour Platon, l’homme a d’abord connu la vérité dans une vie antérieure. Il a ensuite gardé, en ce monde déchu, un souvenir obscur de ce qu’il a contemplé. C’est pourquoi il peut se former à connaître la vérité, c’est-à-dire à dépoussiérer son esprit par la philosophie, pour reconnaître ce qu’il avait déjà connu : c’est la théorie platonicienne de la réminiscence. Savoir cela en abordant le sujet ci-dessus est un gain, un « document » important. La connaissance des doctrines et textes majeurs de l’antiquité et de la modernité peut être considérée comme le carburant des débats philosophiques et de culture générale. Il est important, en terme d’hygiène intellectuel, de fréquenter les grands penseurs. Un penseur est reconnu grand lorsqu’il est parvenu à modifier les conceptions que l’humanité, avant lui, avait d’elle-même, de son environnement et de ses fantasmes. Par exemple : après Platon, philosophe ; Darwin, naturaliste ; Cheikh Anta Diop, égyptologue ; Gandhi, militant pacifiste, l’humanité pensante s’est vu contrainte de penser autrement. Il est vital de les lire et de chercher à « s’accrocher » au moins à un d’eux.
g – Le septième élément. Les deux exemples ci-dessus se terminent chacun par une question développée en deux parties complémentaires. C’est la question directrice ou décisive du débat. Elle est le gouvernail de la dissertation. C’est une question de nature synthétique, de l’ordre de « ou bien… ou bien », et qui situe pourtant avec précision, la direction et les composantes du développement. C’est le premier résultat de la dissertation, et l’expérience montre, sans démenti, que celui qui parvient à extraire du sujet et de sa problématique une bonne question décisive est définitivement sur la voie du succès parce que cette question directrice n’est rien de moins que l’expression pure du problème.
Chaque phrase, dans la problématisation, a sa fonction propre. Il n’y a pas de place pour le hasard ou pour des intuitions incontrôlées. On règle la direction de sa réflexion suivant celle des mots spécifiques qui composent le sujet, on mesure ses mots et ses phrases, ne cherchant pas à faire étalage de tout ce qu’on sait. Seule doit prévaloir la logique de la démonstration et de l’analyse.
Récapitulons. La problématique est le processus de la mise en évidence du problème (ou des problèmes) suscité par le sujet. A l’aide de la locution adverbiale « d’une part… d’autre part » ou de ses équivalents, il est possible d’élaborer une bonne problématique. L’opération se termine, dans ce cas, par une ou plusieurs questions directrices exprimant le problème et proposant, en même temps, le plan à suivre dans le développement.
3. Mettre en ordre les aspects de cette problématique
Si par le truchement de la locution d’une part…, d’autre part, ou d’un synonyme, le problème central devient explicite, il est aisé de voir que des problèmes secondaires gravitent autour lui. Ces problèmes connexes apparaissent sous forme de questions. C’est ce que nous venons de montrer dans l’exemple portant sur la connaissance.
Maintenant, comment gérer ces questions ? Il faut les classer : de la plus simple à la plus complexe ; ou de la moins générale à la plus générale ; ou de celle qui nous convainc le moins à celle qui emporte tout notre assentiment ; ou encore : de celle sur laquelle nous sommes le moins instruit à celle où nos connaissances sont certaines. Quelle que soit la perspective que nous aurons choisie, ce sera l’ébauche du plan qui commencera ainsi.
Pour reprendre le deuxième exemple : on y voit que les questions sont organisées, déjà, en allant de la plus simple à la plus complexe. Le plan qui se dessine pourrait ne se contenter que de la partition traditionnelle, thèse - antithèse - synthèse. Il peut cependant être avantageusement réduit à deux parties interactives. Dans ce cas, on prévoit, pour terminer, une conclusion générale très solide et séduisante. Voici les grandes lignes d’un tel plan :
- Une première partie, amenée par la locution d’une part. Vous pouvez l’appeler thèse, si vous voulez, sans en faire un fétiche. Elle montrera qu’en toute vraisemblance, ou apparemment, c’est l’ignorant qui s’instruit.
La meilleure manière de se défendre, dit-on, c’est d’attaquer. Dans cette logique, le tenant de la présente thèse ira jusqu’à invalider, d’avance, toute proposition qui pourrait venir de son interlocuteur en se demandant : quant à celui qui sait déjà, comment peut-il et que veut-il encore apprendre ? Une question, c’est toujours une réponse déguisée. L’affirmation qui se déguise ainsi est la suivante : Celui qui sait n’a plus à apprendre.
En mettant de l’ordre dans le premier volet de la problématique, la première partie de la dissertation prend forme et pourrait se formuler comme suit :

1ère partie

En organisant le second volet ouvert par d’autre part, avec la même attention, on aura :
2ème partie

Le débat est maintenant campé. Vous avez mis le problème en marche. Installez-vous studieusement au « volant » de votre dissertation ; car vous avez trouvé ce qu’il faut démontrer. Vos amis mathématiciens ont de la chance. A eux, on donne ce qu’il faut démontrer. Quant à vous, vous devez peiner pour le trouver d’abord, et le démontrer ensuite. Voilà en quoi la dissertation aiguise en l’esprit, pas seulement ses pouvoirs critiques, mais aussi ses ressources de créativité pour le rendre apte à la production d’œuvres littéraires, artistiques, cinématographiques... La formation à la créativité littéraire peut, en fin de course, faire vivre son homme ou sa femme. L’actualité tous azimuts nous le confirme. Encore faut-il que la source de la créativité littéraire, le débat, ne soit pas obstruée par le schématisme réducteur de la dialectique de l’école.
Comment organiser les éléments de la démonstration, c’est-à-dire, du développement ? Comment donner à la démonstration une cohérence interne ? Nous vous proposons de donner à chacune de ces deux parties, trois paragraphes en procédant de la façon suivante :
I

Paragraphe n°1 : Quels faits indiscutables le montrent ? (Rédiger un paragraphe de 10,11 ou 12 lignes.)
Paragraphe n°2 : Quelles opinions et quels penseurs crédibles le confirment ? (10,11 ou 12 lignes.)
Paragraphe n°3 : Quelles théories ou découvertes rationnelles l’imposent avec autorité ? (10,11, 12 lignes.)
II
Procéder de la même manière :

Paragraphe n°1 : Quels faits ?… (10-12 lignes. Reprendre les faits
de I.1 pour les examiner sous un angle critique)
Paragraphe n°2 : Quelles opinions ?… (10-12 lignes)
(Reprendre les opinions de la première partie (2ème paragraphe pour les approfondir).
Paragraphe n°3 : Quelles théories ?… (10-12 lignes
(Réexaminer les théories du 1.3 en faveur du point de vue du 2.3). Ne multipliez pas les arguments, approfondissez en deux ou trois que vous avez bien ciblés.
L’ambition « scientifique » de la méthode ci-dessus est visible. En effet, nous proposons un parcours qui va de l’observation des faits (1ère étape de toute recherche scientifique), transite par ce que l’opinion ou les penseurs ont dit, naturellement après analyse, (2ème étape); et se termine par l’autorité des théories et découvertes rationnelles. (3ème étape). Cette démarche expérimentale a fait ses preuves. Elle est devenue universelle. Il n’y a donc pas de raison capable d’innocenter le littéraire ou le philosophe qui tiendrait à s’en écarter pour divaguer au gré de son inspiration sans bornes.
·En littérature, par exemple, le chef de file de l’école naturaliste, Emile Zola (1840 -1902), a utilisé les principes de l’expérimentation scientifique pour créer sa théorie littéraire et bâtir son œuvre. Ainsi, dans son roman Les Rougon-Macquart « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire », il a réussi à couler dans le moule d’une seule vision naturaliste, la vie palpitante de mille deux cents personnages.
·Les films policiers, pour citer un autre exemple, se soumettent également à la rigueur scientifique pour nous égayer. D’entrée de jeu, les réalisateurs de ces films indiquent toujours une fausse piste qu’ils se chargent de « vérifier scientifiquement », pendant tout le temps qu’ils accordent aux affamés d’images mouvantes et sonores.
La dissertation gagne également en cohérence interne si le candidat s’inspire de la démarche expérimentale au niveau de la structure de ses parties. Mais il faut, dans ce cas, que les faits auxquels on fait allusion soient indiscutables, datables si possible ; que les opinions et les citations soient crédibles, convaincantes ; que les théories et découvertes qui nous servent d’arguments, dans la mesure où le correcteur est censé les connaître, soient restituées et interprétées avec justesse. On conviendra, dans ces conditions, que si certaines personnes disent avoir du pain sur la planche, l’étudiant littéraire ou philosophe qui prétend à l’excellence, lui, doit toujours avoir des livres sur sa table, à portée de la main. C’est passionnant ! Montaigne, par exemple, a dû lire les 1200 livres de sa « librairie », avant de s’écrier : « L’homme ! Un sujet, si merveilleusement vain, ondoyant et divers. »
Au lieu de s’inspirer de la démarche expérimentale, on peut aussi organiser le corps du débat, comme il a été indiqué plus haut, en allant de l’argument le plus fort au plus faible ou vice versa. Du plus complexe au plus simple ou vice versa. Du plus reculé dans le temps au plus récent, ou vice versa. De celui qui plaît le plus au moins aimé ou vice versa etc.
Récapitulons :
1) Pour faire apparaître le problème, on se sert de la locution adverbiale d’une part… d’autre part, ou d’un synonyme. On peut même ne pas utiliser de connecteurs du tout, mais se laisser guider par la logique à la fois oppositive et complétive de la locution adverbiale « d’une part…d’autre part.» Le texte de Jean Baudrillard, - « Nous ne sommes plus dans la croissance, nous sommes dans l’excroissance » (voir plus loin au chapitre quatrième) - donne l’exemple d’un texte sans connecteurs, mais d’une cohérence sans failles.
2)
3) Brosser les grandes lignes de la problématique en insérant la définition des concepts-clefs dans des phrases qui poseront habilement le problème ;
4) A l’observation des faits que les philosophes, psychologues, sociologues, historiens, hommes de sciences ont accumulés, à l’analyse de ces observations que les penseurs ont réalisée et que l’histoire humaine a entérinée ou rejetée ; aux découvertes et aux théories universellement reconnues, emprunter le contenu de la démonstration, c’est-à-dire du développement.
Il reste, avant de conclure, un mot sur l’annonce du plan, les transitions et conclusions partielles et, bien entendu, sur la conclusion générale.
Dans cette dernière, il faut choisir. L’usage de l’expression « d’une part…d’autre part», ou son équivalent, ne doit pas vous laisser suspendu dans le vide et l’indécision. Tranchez en faveur d’un volet de la problématique, que vous enrichissez de l’argument le plus convaincant, choisi et réservé pour la fin. Il est important de terminer fort.
Résumons la démarche par un schéma en 12 points, allant du sujet donné (1) à la conclusion générale (12).

Dissertation – Schéma

Sujet donné

Préambule

Définitions des mots clés
Ce qui fait problème.
X Problématique (pour commencer on
peut faire usage de la
Locution « d’une part,
d’autre part » afin
d’amener le débat, c’est
cela Problématiser).

(Q.D.= Question Directrice) :
Q D elle met le sujet sous la forme « prêt -à- traiter »).
1ère Partie . 2ème Partie

.

• . .
A ... A’, réexamen de A
1er argument .

1er paragraphe .
B B’, réexamen de B.
2ème argument.
2ème paragraphe. .
C . C’, réexamen de C.
3ème argument. .
3ème paragraphe. .
. C. P Conclusion partielle,
et transition.
Conclusion générale

La conclusion générale est reliée en filigrane à la question directrice en traversant le développement, pour montrer qu’elle doit être à la fois une réponse claire à la Q.D, en même temps qu’une brève restitution du développement. Le tout se termine par une ouverture du débat vers d’autres problématiques.

La dissertation telle que nous venons de la présenter a deux parties et une conclusion générale. Si une synthèse percutante s’impose et que vous avez les moyens de l’élaborer, vous pouvez y aller. (Plus loin, on peut lire à ce propos les exemples portant sur le développement endogène, de Sehidou Ouédraogo (P.63-66) et celui qui traite de la pensée de Blaise Pascal) (P.94-100)
Toutefois, contre la méthode dite « dialectique », nous émettons de très sérieuses réserves, après l’avoir expérimentée par l’étude, la pratique et l’enseignement pendant plus de deux décennies. En voici les raisons :
·L’impréparation des candidats à la pratique de la méthode dialectique : très souvent, parvenu au troisième moment de son exposé dialectique, le candidat est à cours d’arguments. Et comme il faut encore et tout de même remplir une page au moins, il ne reste que de la « foutaise » en lieu et place de la synthèse : le candidat se redit, puis se dédit et finalement se détruit. Il n’en faut pas plus pour que le correcteur dégaine son courroux : « confus » ; « propos truffés de contradictions » ; « manque de rigueur » ; « démarche incohérente » etc. Chaque fois que la copie d’un élève se trouve ainsi livrée au feu, n’est-ce pas pour que la méthode du maître y brûle en pleines flammes ? En effet, cette impréparation des candidats à la pratique dialectique incombe aussi à certains enseignants pour qui la négation dialectique d’une proposition est son contraire. Ainsi, on lit dans des textes scolaires que la négation de « il faut tout dire », c’est « il ne faut rien dire », alors qu’en bonne logique, la négation de « il faut tout dire », c’est « il ne faut pas tout dire.» Ecart apparemment anodin mais lourd de conséquences.
·L’efficacité intrinsèque de la pédagogie dialectique telle qu’elle est pratiquée à l’école devrait être interrogée. Une pratique qu’on n’interroge jamais finit par instrumentaliser ceux qui s’en servent. D’évidence, si l’on cessait de se laisser impressionner par ce fétiche devenu dialectique par routine, on verrait bien qu’il comporte des aspects à la fois limités et limitants pour la formation intellectuelle. En effet, l’objectif de l’enseignement de la philosophie à l’école, c’est l’éveil de l’esprit critique chez les jeunes à partir de l’assimilation des fondamentaux des connaissances universelles sur l’homme et le monde. Selon la tradition philosophique, c’est le débat qui est à la fois le moyen privilégié et le critère de contrôle de cette formation. Pour cela, l’initiation à un débat vraiment formateur devrait consister, nous semble-t-il, en la pratique d’un art : l’art du dialogue et de la concession, et non en une excitation plus ou moins consciente à l’affrontement, celui-ci fût-il méthodologique.
Pour ces raisons, au lieu d’une partie synthétique indépendante, une bonne conclusion pesée qui tranche le débat et à travers laquelle le candidat fait preuve de personnalité, de perspicacité en même temps que de courtoisie à l’égard de ceux qui ne penseraient pas comme lui, serait infiniment souhaitable. Une telle conclusion absorbe la synthèse. Dans ce cours, il est donc proposé de s’en tenir à deux parties plus une conclusion générale consistante.
Transitions et conclusions partielles seront examinées dans les exemples qui suivent.
Récapitulation. La hiérarchisation des aspects de la problématique, dans le cadre d’un exercice démonstratif comme la dissertation, pourrait se faire selon le modèle des sciences expérimentales : observation – analyse – conclusion ; la cohérence interne est assurée par le « dialogue » entre paragraphes. Le tout de la démarche est interactif et non pas seulement dialectique. La culture philosophique et littéraire privilégie, à ce moment, la formation du jugement au détriment du jugement oppositif.

CONCLUSION
Construire une logique et une pratique de la discussion concessive
à l’aide de la démarche interactive. - 1 -

La méthode interactive et concessive, à l’œuvre dans le présent cours, peut convaincre, dès ici, que l’interactivité comme méthode de réflexion est beaucoup plus formatrice du jugement critique que la dialectique telle qu’elle est enseignée à l’école de nos jours. Effet, celle-ci se construit sur le modèle du dialogue ou de la palabre, ainsi que l’indique le sens de la locution « d’une part…d’autre part »,
Dans l’étude d’un rapport, la locution « …d’une part » demande d’identifier ou de chercher la pièce qui manque, le plus logiquement, au dit rapport. Cette pièce manquante peut être de l’ordre de la complémentarité, de la domination, de la sujétion, de l’impact, de l’inclusion, de la distributivité, de la proximité, etc. Dans l’exemple « l’homme n’est rien sans les autres », la seconde partie de la problématique n’est pas le contraire de la première, elle en est le complément. Plus justement : la négation complétive. Le tout du raisonnement et de la démonstration se résument en ces mots : autrui est à la fois mon bonheur et mon malheur. Ainsi, la dynamique interne de la problématique est sélective et complétive et non oppositive et exclusive. Or, en mettant toujours la dissertation sur les rails de l’opposition et de l’exclusion, on affirme qu’à la place de tous les rapports qui viennent d’être cités et de bien d’autres encore, il n’y a que l’opposition qui existe. Le schématisme traditionnel – thèse, antithèse, synthèse - en vient à être réellement abrutissant pour la formation intellectuelle d’autant plus que l’opposition dialectique est souvent présentée comme une négation frontale. L’option dialectique que j’avais imposée à mes élèves à l’époque a conduit plus d’un à raisonner ainsi qu’il suit, oubliant que la négation d’une proposition n’est pas du tout son contraire :
-Thèse : l’homme est tout pour son semblable.
- Antithèse : l’homme n’est rien pour son semblable.
- Synthèse : l’homme est quelque chose pour son semblable.

Et comme pour un adolescent la vérité se trouve surtout dans l’antithèse, c’est l’absurde proposition – l’homme n’est rien pour son semblable - qui est présentée comme la vérité recherchée par cet exercice. Si l’enseignement de la philosophie n’est que cela, il équivaut à la culture de l’infantilisme, une culture imaginée depuis l’école coloniale pour immobiliser l’homme dans l’adolescent. Inculquez ce schématisme réducteur à un enfant et vous en ferez un adulte redoutable : quelqu’un qui ne comprend rien d’autre que son opposition, une brute éclairée par ses propres ombres. Si l’on se forme à la pratique de la dissertation philosophique, c’est aussi pour échapper à une telle fatalité. Sans doute, l’opposition, la négation, le dépassement…existent dans la vie et dans le processus de constitution de nos connaissances, mais jamais de façon platement oppositive ou négative comme nous l’enseignons à nos enfants à l’école.

La pensée interactive, quant à elle, est une pensée complexe, ouverte. Elle inclut en elle la dialectique comme le tout contient la partie. L’opposition est en effet un mode de relation et non le modèle ou le principe de toute relation. Par la pratique de la démarche interactive, on se cultive pour comprendre jusqu’à quel point le monde, l’homme et l’histoire sont complexes ; comment des contraires peuvent coexister depuis toujours dans ce monde et jusqu’en nous-mêmes sans s’autodétruire, et pourquoi il n’est nul besoin que les uns « suppriment » les autres pour exister. La pensée interactive, selon ma manière de voir, inspire à l’homme, l’éthique de la concession en même temps que celle de la complexité des choses et des êtres. En quoi l’implacable tendance à vouloir transformer les êtres humains en les niant n’est-elle pas une tendance maladive que la pédagogie peut aider à guérir ? Et en quoi cette raideur qu’on appelle rigueur par coquetterie n’est-elle pas le chemin le plus dialectique qui relie l’Homme à la Bête ?

CHAPITRE DEUXIEME : EXERCICES DIRIGES

Vous l’aurez constaté : on gagne sa dissertation dès la découverte du problème et on l’enrichit par le développement ; on la perd dès la problématique, et le développement n’est plus qu’un coup d’épée dans l’eau. Disons-le autrement à l’aide d’une métaphore alimentaire qu’on entend souvent à l’école : la problématique, c’est le pain ; le développement ou la démonstration, c’est le beurre.
Entraînons-nous donc systématiquement à bien problématiser, c’est la meilleure manière d’avoir à la fois le pain et le beurre. Nous allons d’un concept à une expression entière.
1. Quand la dissertation porte sur un concept, celui-ci est généralement précédé de la question « qu’est-ce que… ? » C’est la question de l’identité. Le débat s’organise donc autour de la définition du concept et de l’extension possible que l’on peut donner à cette définition qui n’est jamais neutre. Exemple : au moment de lutter contre l’obscurantisme, d’Alembert, Voltaire et compagnie ont commencé par rédiger une encyclopédie pour redéfinir les mots importants de la langue française en usage en ce temps-là. L’obscurantisme s’était-il réfugié jusque dans les mots ? Sans nul doute ! Car les mots et les idées portent le poids du temps et de l’événement. D’une époque à l’autre, ils se gonflent de nouveaux sens, se métamorphosent pour se rajeunir et se pérenniser. Ou bien ils s’essoufflent et tombent de leurs supports d’antan. Il leur arrive de durer, mais leur signification n’est jamais définitive. Comme les oiseaux migrateurs, les mots et les idées volent côte à côte pour signaler, par la contagion réciproque de leurs mutations, le changement des saisons culturelles et mentales. Le grec, le latin et l’ancien français ont été reconnus langues mortes dès que l’esprit dont ils étaient le véhicule eut fini d’émigrer vers le cimetière des cultures et des idées. On peut donc proposer des sujets qui demandent de problématiser un seul mot et le débat n’en sera que plus passionnant.
Tout ce qui peut recevoir une définition a une fonction, et tout ce qui a une fonction a une finalité. Problématique et débat portant sur un seul concept s’organisent donc à partir de la définition, de la fonction et de la finalité qu’il convient de reconnaître à ce concept. Les exemples que nous prenons ici sont :
- Qu’est-ce que la timidité ?
- Qu’est-ce que la fête ?
- Qu’est-ce que l’actualité ?
2. Si le sujet comporte deux mots juxtaposés ou coordonnés par « et », on vous invite à apprécier un rapport. Habituellement, ce rapport présuppose l’exclusion ou l’inclusion, l’opposition ou la complémentarité, l’infériorité ou la supériorité, la domination ou la sujétion, l’antériorité ou la postériorité, la cause ou la conséquence, etc. L’idée fixe d’une antithèse n’est pas forcément enrichissante pour la problématique. Ci-dessous vous trouverez comme exemples :
- Croire et savoir.
- Art et réalité.
- Liberté et contrainte.
L’opposition et l’exclusion sont plus faciles à percevoir, on peut donc commencer par elles. Ex. On pense volontiers que Foi et Science s’opposent, que politique et morale s’excluent, que psychanalyse et sorcellerie sont antinomiques. Pour réussir le sujet de type comparatif, on restitue d’abord les raisons de tels préjugés et, ensuite, on rétablit les points de contact profonds ou impact réciproque des deux concepts mis en opposition, toujours en allant d’un rapport à l’autre, jamais en instaurant une étude séparée de ces concepts. L’objet de la réflexion, ici, c’est le rapport et non le concept séparé comme dans le premier type de sujet.
3. Avec une expression, exemple :
- « C’est plus fort que moi ! »
- « La vie est injuste. »
- « Tout passe. »
Les questions sous-jacentes sont : «Comment ? » « Pourquoi ?»
o La question « comment ? » est une question à prédominance scientifique et technique. Exemple : « Comment s’élabore la méthode expérimentale ? », « Comment fabriquer du pain de mil ? » Elle demande par quel moyen l’homme peut procéder en vue, d’abord, de comprendre /expliquer la constitution et le mode d’existence de ce qu’il y a, tant dans la nature, la culture que dans le monde, et ensuite, d’utiliser le même moyen pour fabriquer ou créer d’autres objets de la même utilité que ceux qu’il a trouvés là dans la nature.
o La question « pourquoi ? » a une tendance discursive, spéculative. Celui qui s’en sert veut savoir ce qui fonde, selon la cause ou le but. La question pourquoi a donc deux significations. Elle porte à la fois sur la cause et sur la finalité.
Ex 1- Pourquoi es-tu tombé ? (On veut savoir la cause de ta chute.)
Ex 2- Pourquoi viens-tu me voir ? (On demande le but de ta visite.)
Si nous nous posons donc les questions :
« Qu’est-ce qui est plus fort que moi et Pourquoi ? » « Pourquoi la vie est-elle injuste ? » Que voulons- nous savoir ?

- « C’est plus fort que moi. »
Pour quelle cause ? Une passion très puissante m’a égaré. Dans le film Yelen de Souleymane Cissé, par exemple, le personnage central a fini par avouer : « Chef, mon sexe m’a trahi. » Ici, la trahison a bien une cause. Mais aussi, pour quel but je le dis ? En vue de me disculper, par exemple, devant autrui qui ne me reconnaît plus, tellement je l’ai déçu.

- « Pourquoi la vie est-elle injuste ? »
Pour quelle cause ? Une loi profondément injuste régit le monde, de telle manière que les êtres ne se survivent que grâce à la loi du plus fort.
Dans quel but untel le dit-il ? : Afin de justifier son projet révolutionnaire au terme duquel il rêve d’instaurer une justice universelle.

Récapitulons : de près ou de loin, les questions de base qui guident les sujets de dissertation sont au nombre de quatre : qu’est-ce que ? – Quel rapport ? Comment ? Pourquoi ?- Celles-ci peuvent avoir diverses formulations. Ex : Dans quel sens ?… que signifie ? Que pensez-vous ? Peut-on… Est-ce votre avis ? Dans tous les cas, identifiez le type de la question du libellé et organisez la restitution de votre avis en conséquence.
Mais les meilleures dissertations sont sans doute celles qui savent combiner le comment et le pourquoi des sujets de réflexions à partir d’une identification heureuse du problème à débattre. Prenons un exemple.
Vous voici au bord d’un fleuve. Comment passer de l’autre côté de ce fleuve ? La question porte sur les moyens nécessaires à cette traversée, parmi lesquels, par exemple, une pirogue. Est-ce cependant suffisant d’avoir une pirogue pour que la traversée ait lieu ? Non, parce que la disponibilité du moyen ne justifie pas l’acte. Il faut une raison, une cause, plus justement: une motivation. Et, le sort faisant bien les choses, on entend chuchoter que votre fiancée habite de l’autre côté du fleuve. La motivation, la cause, est là, elle est suffisante, elle justifie parfaitement la traversée du fleuve. On dit même que vous avez pour projet de ramener, avec vous, votre dulcinée. Tout s’accomplit : le moyen de la traversée, c’est la pirogue ; sa cause, c’est la séparation d’avec votre fiancée ; la finalité du voyage, c’est de la ramener avec vous.
On ne comprend vraiment un acte, un fait, un événement que dès qu’on a pris le temps de saisir comment interagissent en eux, la cause, le moyen et le but de leur manifestation. Nous sommes donc avertis par le professeur Jacques D’Hondt: « La précipitation demande l’impossible.»
Ainsi, les raisons de la traversée du fleuve s’éclairent mutuellement quand on a bien compris, de cette entreprise, à la fois le comment et le pourquoi (dans les deux sens de cause et de but de ce mot). Même les réflexions hyper théoriques et les réalisations les plus significatives de l’humanité peuvent être saisies à travers leurs moyens de matérialisation, la cause ou motivation de l’effort qui les propulse au jour et la finalité ou enjeu de leur élaboration.
Plus généralement, on dit que la science explique le comment et la philosophie le pourquoi. Le savoir analytique est ordonné à la technique et au savoir faire, tandis que la sagesse philosophique est de l’ordre des mobiles, motivations et aspirations. Vous pouvez posséder la meilleure pirogue qui soit au monde sans jamais chercher à ne traverser aucun
fleuve. Mais une fois que vous avez des raisons ou mobiles qui vous y poussent, que ceux-ci soient vrais ou faux, honorables ou déplorables, alors, les choses et les attitudes changent. Malheureusement, on peut aussi avoir les meilleures raisons du monde de traverser des fleuves, mais sans le moindre petit esquif, on reste cloué à la berge.
Terminons ce propos en disant qu’un examen minutieux du sujet vous conduira à faire des va et vient entre ces quatre questions. Ex. « La vie est injuste ». Les questions qui se posent autour de cette affirmation sont les suivantes : Qu’est-ce que l’injustice ? Comment se manifeste-t-elle ? Pourquoi cette injustice ? Quels rapports y a-t-il entre l’injustice de la vie et celle des hommes ? L’injustice de la nature et celle de la société ? Ou est-ce l’injustice des hommes qu’il faut considérer comme étant celle de la vie ? Vous vous rendez vite compte qu’il faut déployer aussi les mêmes questions sur le contraire de l’injustice. Et la machine est relancée : Qu’est-ce que la justice ?…
Gardons ces remarques en tête et faisons maintenant les exercices suivants :

Dénomination et fonction des éléments techniques de la démarche.

1. D’une part… d’autre part : locution adverbiale à valeur concessive. Fonction : faire apparaître le problème. (N.B. Commencer ainsi une dissertation est brutal, mais nous avons besoin de passer par là.)

2. « Il semble », « serait »… Expression de doute et conditionnel. Fonction : Faire apparaître le problème habilement.

3. La 2ème partie ne contient que des questions qui provoquent le doute sur la 1ère partie. Elles vont être démontrées dans la 2ème partie du développement.

4. .3ème partie : c’est la question directrice ou décisive. On peut la développer ainsi pour en faire l’annonce du plan.

4. Problématiser un concept
4.1 Qu’est-ce que la timidité ?
Essai de Problématisation

D’une part, il semble que la timidité résulte d’un manque de confiance en soi. Telle serait, du moins, l’explication que la personne timide donne de sa propre attitude. En ce sens, le timide serait un être humain doutant de lui-même, qui se juge inférieur aux autres. La timidité serait donc le fruit d’une humilité extrême, d’une honte que l’on éprouve à l’égard de soi-même. Si le timide se tait, s’il reste effacé et n’entre pas en contact avec les autres, ce serait par une sorte de respect infini de l’opinion d’autrui et par le sentiment de sa propre insignifiance.

D’autre part, si la timidité était effectivement ce manque de confiance en soi et cette humilité extrême, comment expliquer que la personne timide, et qui se prétend humble, refuse le dialogue avec autrui qui pourrait l’aider à acquérir un peu plus de confiance en elle-même ? Cette fermeture au dialogue ne signifie–t-elle pas que sous une apparence d’humilité, la personne timide est en réalité une personne orgueilleuse, sûre d’elle-même, qui met toute son application à sauver son apparence ? Ce refus de s’ouvrir aux autres, n’est-ce pas une manière de garder jalousement l’image qu’on se donne à soi-même et aux autres ?

Qu’est-ce donc que la timidité ? L’expression consciente de l’humilité, ou la manifestation déguisée de l’orgueil ? Posons la question en d’autres termes : le timide est-il une personne pétrie de modestie que notre propre orgueil nous empêche de reconnaître telle, ou un orgueilleux qui feint de s’ignorer ?

Dénomination et fonction des éléments techniques de la démarche.

1. « On pourrait affirmer » : ici cette expression crée une thèse à partir de la définition du mot fête. La conjonction « cependant » (2ème partie) marque la restriction. Cela équivaut à « d’une part… d’autre part. »

2. Le mot fête n’a pas reçu de définition type. Nous lui avons donné les interprétations qui nous arrangent mais qui peuvent aussi convaincre.

3. La question décisive :
Elle identifie le problème ou la difficulté à résoudre.

4.2 Qu’est-ce que la fête ?

Essai de Problématisation

On pourrait affirmer que la fête est à la vie quotidienne, ce que le dimanche est à la semaine : une interruption de l’ordinaire par l’extraordinaire ; une brèche par laquelle se manifeste à l’homme, pour son repos et sa jouissance, le droit à l’utile et à l’agréable avec, en perspective, de nouvelles rencontres, un temps sans emploi du temps où le retard est compté pour rien, le désordre permis, l’absence tolérée. La tension et l’application des jours ouvrables seraient finalement supportables, parce que nous avons les jours de fête pour notre détente.

Cependant, aussi vite et aussi loin que le dimanche et la fête nous permettent de courir, le lundi et le boulot nous rattrapent : pour que nous redressions les tables que nous avions renversées, pour que le quotidien, la monotonie et l’ennui reviennent au galop ; et pour que le vide laissé par l’euphorie de la veille s’approfondisse. Après avoir goûté à la liberté frémissante d’un jour de fête, nous prenons douloureusement conscience que le travail, les devoirs et les responsabilités qui les accompagnent ne sont que des formes de servitude que nous ne cessons de consentir pour le maintien de l’ordre social. A quoi bon ?

A quoi sert vraiment la fête : à alléger les peines et la monotonie de la vie, ou à accentuer la mauvaise conscience que nous pourrions avoir en tant que sujet et travailleur social ?

Dénomination et fonction des éléments techniques de la démarche.

1. De « il semble… » à « nous avec lui .» 1ère partie de la problématique, marquée par la conception ordinaire de la notion d’actualité.

2. De « Pourtant… » à « … assuma », 2ème partie de la problématique, c’est un questionnement portant sur le premier volet.

3. De « En cela…. » à « … comme modèle » : question décisive ou directrice. C’est la question qui rassemble les deux volets de la Problématique et les pose en une seule interrogation. En cette interrogation se trouve le problème recherché.

4.3 Qu’est-ce que l’actualité ?
Essai de Problématisation

Il semble, tout d’abord, que l’actualité est une notion simple qui désigne le dernier rejeton du temps. Ce serait le « dernier cri », en terme de mode. Actualité et modernité seraient des concepts voisins : ils sont les fils de l’instant. Le temps éternel leur réserve le même sort que Chronos réservait à ses propres enfants : les avaler aussitôt qu’ils venaient au monde. Le propre de l’actualité, de la modernité, de la mode, du dernier cri, c’est de basculer dans l’inactualité, c’est de passer et de tomber dans l’oubli. Le cri qui dure épuise sa charge émotive et devient un bruit anodin. La mode qui s’entête se ridiculise. L’instant actuel ne court pas, il vole, et nous avec lui.

Pourtant, on peut supposer que l’actualité prétend à la pérennité. Ce qui est vraiment actuel n’est-il pas actualisant, dans le sens où il pourrait être considéré comme la mesure de toute actualité ? N’est-ce pas de cette manière que Socrate, Gandhi, Martin Luther King… peuvent encore être dits actuels ? Jouée pour la première fois il y a vingt sept siècles et censurée il y a seulement quelques années dans un pays africain, la pièce de théâtre de Sophocle, Antigone, n’est-elle pas vraiment actuelle ? Et Sophocle lui-même : devant la question de l’homme et de la cité, ne peut-on pas avancer qu’il est plus actuel que ceux qui, 27 siècles après sa mort, ont encore de la peine à supporter ce qu’il affirma ?

En cela, nous pouvons nous demander : l’actualité vient-elle au monde pour passer derrière le rideau du temps, ou prétend-elle aussi à la pérennité ? L’actualité ou la modernité n’est-elle pas désir d’éternité ? L’aspiration sans cesse affirmée de toute mode, n’est-ce pas de se préserver comme modèle ?

Dénomination et fonction des éléments techniques de la démarche.

1ère partie : Restitution de l’opposition croire/savoir dans les termes de ce qui est dit généralement. N.B. Ne pas traiter « savoir » à part, « croire » à part. S’attaquer au rapport des deux concepts immédiatement.

2ème partie : Déstabilisation de la thèse de départ au moyen d’une concession.

3ème partie : La question décisive, ou directrice, ici, fait voir que dans ce débat, il y a, en sous textes, des prises de position idéologique, et c’est cela qui fait problème quand on discute du rapport croire/savoir.

5. Problématiser deux concepts coordonnés

5.1 Croire et savoir s’opposent-ils ?

Essai de problématisation

D’une part : par opposition à l’expérimentation et à la vérification qui caractérisent le savoir, il semble que la croyance n’est qu’une simple supposition, le degré zéro du savoir, c’est-à-dire de la connaissance rationnelle. Pour Aristote, par exemple, « savoir vraiment, c’est savoir par la cause. » Tandis qu’un croyant comme l’apôtre Paul dira : « La foi est la preuve de ce qu’on ne voit pas. » Autrement dit : la foi est la preuve d’elle-même. En ces termes, croire et savoir s’opposeraient en ce que le premier n’a pas de preuves objectives qui fondent ses prétentions, alors que le second a pour lui la preuve par la vérification. Suit de là le sentiment que passer de la croyance au savoir, c’est comme passer de l’obscurité à la clarté, de l’obscurantisme de l’esprit à la lumière de la raison.

D’autre part : le rôle de l’hypothèse dans les sciences ne nous enseigne-t-il pas que tout savoir est une croyance vérifiée ? La métaphysique, au regard de l’histoire de la rationalité, n’est-elle pas la matrice des concepts scientifiques ? Et qui a jamais fini de croire avant de savoir ou cessé de savoir pour croire ?

L’opposition croire/savoir est-elle irréductible ? N’y a-t-il pas, entre ces deux attitudes de l’esprit humain, plus de contaminations fécondes que d’exclusions limitantes ?

Dénomination et fonction des éléments techniques de la démarche

Ier volet de la problématique : il contient les définitions, l’une par l’autre, de la liberté et de la contrainte.

2ème volet : vers la complémentarité des deux concepts.

3ème volet, la question décisive : elle est étendue, relayée par des questions voisines pour faire voir en même temps le plan du développement.

5.2 Liberté et contrainte peuvent-elles aller ensemble ?

Essai de problématisation

De prime abord, il semble que la contrainte peut se définir comme absence de liberté, et que la liberté se comprend, inversement, comme absence de contrainte. La première, la contrainte, nous la vivons comme un degré de servitude, tandis que la seconde, la liberté, n’apparaît que lorsque la première s’est retirée pour que l’homme soit à la disposition de lui-même. Dans ces termes, liberté et contrainte semblent s’opposer de façon irréductible : quand la liberté est là, c’est que la contrainte s’en est allée, et quand celle-ci grandit et s’affermit, la liberté n’est plus là.

Cependant, si l’opposition contrainte/liberté devait être sans appel, ne faudrait-t-il pas convenir que l’expérience que nous faisons de la vie n’est qu’absence de liberté ? Or, la vie humaine est-elle à ce point scellée du seau de la contrainte, autrement dit, de la servitude ? Si, dans la vie quotidienne, travailler à supprimer les contraintes et s’appliquer à faire grandir les libertés relèvent du même geste, nous avons là une preuve, peut-être, que si la liberté était du feu, elle ne saurait avoir d’autres combustibles que celui des contraintes multiformes.

Alors, dans quelle mesure, liberté et contrainte s’opposent-elles vraiment ? A l’impression d’une opposition oppositive entre ces deux concepts, ne faut-il pas préférer la réalité d’une opposition complétive ? N’est-ce pas avec de la contrainte qu’on fait de la liberté ?

5.3 Art et Réalité : Quels rapports ?
Essai de Problématisation
D’une part : l’art s’oppose à la réalité, comme l’apparence s’oppose au fait palpable. L’art serait un mensonge, inventé par un menteur : l’artiste ; la réalité, une vérité, produite par la nature qui ne trompe pas. Au livre X de la République, Platon affirme en effet que le lit représenté en peinture, l’œuvre d’art, est ce qu’il y a de vraiment pauvre. Il ne saurait rivaliser avec le lit construit par le menuisier. Un lit fait pour les yeux, est-ce encore un lit ?
D’autre part : on pourrait affirmer que l’apparence est toujours apparence de quelque chose. L’artiste ne donne à voir, d’une belle manière, que ce qui existe. Mais, pourrait-on ajouter : le menuisier qui imiterait seulement la nature n’aurait qu’un seul modèle de lit ; tandis que celui qui imiterait l’artiste, de création en création, parviendrait à entrevoir qu’il y a une infinité de lits possibles. Il semble que les réalités que provoque l’artiste sont plus variées et, sans doute, plus conformes à notre jouissance.
Art et réalité : s’opposent-ils comme la culture s’oppose à la nature ? Ou se complètent-ils comme la mémoire et l’imagination ? N’est-ce pas finalement par l’art, que prolongent l’artisanat et la technique, que toute réalité naturelle devient une réalité apprivoisée par l’homme et, en cela, une réalité vraiment ?
Exercices
1. Analysez chaque paragraphe et dites :
a. Quelles idées développent chacun d’eux ;
b. le rapport entre les paragraphes 1 et 2 ;
c. la nature spécifique du paragraphe 3.
2. Art et réalité : y a – t-il un problème entre les deux concepts ? Lequel ?
3. Isolez, dans le texte, les deux définitions données à l’art et à la réalité. Dites ce que vous pensez de chacune d’elles.
4. Les dernières lignes du texte prévoient d’ouvrir le débat : vers quels autres problèmes ?
5. Exercice : « Argent et bonheur. » Problématiser.

Dénomination et fonction des éléments techniques de la démarche.

1. Dans l’explicitation de la question sous jacente « pourquoi ? », nous avons tenu compte des deux sens de cette question : pour quelle cause ? Et pour quel but ?

2. Le lieu philosophique le mieux approprié à exploiter ici, c’est la conscience et l’Inconscient. C’est généralement le premier chapitre des manuels de philosophie de la classe de Terminale.

3. La question décisive rassemble comme il se doit, les deux tendances divergentes de la problématique. Elle est l’expression du problème.

6 Problématiser une expression

6.1 « C’est plus fort que moi ! » Expliquez et discutez.

Matin et soir, ironise Spinoza, l’ivrogne ne cesse de dire : « Je suis libre de boire ou de ne pas boire ; alors, je prends mes responsabilités : je bois. » Au lieu de se complaire dans l’affirmation d’une liberté déjouée par la servitude, l’ivrogne ne devrait-il pas avouer : « C’est plus fort que moi !» Cette exclamation a souvent pour but, du point de vue de celui qui s’exclame ainsi, de s’excuser, c’est-à-dire, au sens étymologique, de se mettre hors de cause (ex-causae). Cette cause, on la perçoit souvent comme étant une force autre que celle de notre volonté. Celui qui s’excuse ainsi se justifie, aux yeux d’autrui, de l’acte qu’il a posé et dans lequel il ne se reconnaît pas. Le fautif pense peut- être qu’en se mettant hors de cause, il se met, du même coup, hors du jugement et du châtiment d’autrui.

Or, peut-on vraiment se mettre hors de sa propre cause ? «Qui s’excuse s’accuse », avertit la sagesse populaire. En effet, mettre tous nos travers sur le compte des pulsions, des passions, des forces mystiques… n’est-ce pas cela même qui nous accuse d’irresponsabilité et de faiblesse, si ce n’est de lâcheté ? Pourquoi celui qui pose un acte d’éclat applaudi par tous ses concitoyens ne s’exclame-t-il jamais : « C’était plus fort que moi », pour signifier qu’il n’était qu’un héros victime de son exploit ? Nous savons nous présenter en acteur lucide du bien que nous faisons, pourquoi refusons-nous d’être à la hauteur du mal que nous commettons ?

L’homme est sans doute déterminé par ses pulsions, mais comment peut-il s’en servir pour être déterminant dans le futur ? Ou : comment le moi, malgré ses limites, peut-il être maître de lui-même : maître dans le sens de celui qui enseigne, et maître dans le sens de celui qui gouverne ?

Dénomination et fonction des éléments techniques de la démarche

1. De « Chaque jour » à … «l’espèce » : la phrase d’accroche ou préambule, une considération générale ouvrant l’introduction. Ce chapeau est facultatif.

2. « Injustice » : ici, définie selon différentes acceptions : manque de justesse, de justification et de justice.

3. La question directrice.
Elle est développée en deux parties complémentaires.

6.2 « La vie est injuste. » Que pensez-vous de cette expression ?
Essai de Problématique

Chaque jour, il faut que des êtres meurent pour que des êtres vivent : parce que la vie ou « la nature », d’évidence, ne s’intéresse guère à l’éternité de l’individu, mais à la continuité de l’espèce. Le premier doit périr pour que la seconde survive : ainsi tourne la roue de la vie. Aucun sentiment, aucune larme, ne peuvent dévier cette machine infernale de sa rotation impitoyable. De même, il faut que des humains souffrent pour que certains de leurs semblables prospèrent : parce que dans la société, à l’image de ce qui se trame dans la nature, la loi du plus fort est toujours la plus juste. N’est-ce pas ce double spectacle naturel et social, sans fondement en notre sentiment, qui nous pousse à dire parfois : « La vie est injuste » ? Est injuste, ce qui manque de justesse, de justification et de justice c’est-à-dire, en un mot, d’équité. A observer l’histoire de la nature et celle de l’homme à la lumière de ce mot, on a l’impression que le cortège des siècles fait seulement semblant de passer. En réalité, il demeure suspendu au jour du déluge. Que d’injustices !

Or, la nature et la société sont-elles, à ce point, dénuées d’équité? Tout est-il maintenu en vie par la force brute et le meurtre ? « Tout va par paires, une chose face à l’autre, chaque chose renforce la valeur de l’autre », dit Siracide le sage. En quoi n’est- il pas juste, dans ce cas, que le nez qui a goûté à la vie et à la justice, goûte aussi à l’injustice et à la mort ? En outre, n’est-ce pas la nature qui inspire à l’homme, être naturel par excellence, le sens de la justice et de la justesse, du bien et du beau ? Ce qui détruit, n’est-ce pas cela qui construit, et ne voit-on pas qu’il arrive au pire de s’harmoniser avec le meilleur, aussi bien dans la nature que dans la société ? La vie universelle, quelle que soit la scène qui s’y joue, ne doit rien à personne : ni par obligation morale, ni par déduction logique. Entre l’homme et cette vie, il n’y a qu’une seule loi : celle de la gratuité.

Peut-on alors dire de celle qui donne gratuitement, qu’elle est injuste ? Et sommes-nous sûrs, suspectant ainsi notre sort, d’être justes à l’égard de la vie et équitables envers nous-mêmes ?

6.3 « Tout passe. » Est-ce votre point de vue ? Pourquoi ?
Essai de problématisation
Devant le cours de l’histoire humaine et le caractère extrêmement variable des choses, des faits et des événements, des observateurs en sont venus à dire : « Tout passe ». Joies et peines, travail et repos, grandeur et décadence, il n’y a rien qui ne finisse par tirer sa révérence à cette vie, qui se trouve elle-même suspendue au fil infiniment mince du néant. Dans ce sens, Héraclite d’Ephèse est resté célèbre pour avoir dit qu’ « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, » signifiant par là que tout change. En faveur de cette impression d’un mouvement universel que rien n’arrête, il y a l’action du temps : une action irrésistible, irréversible et destructrice. Le temps, par le pouvoir duquel « tout passe », est le tout puissant épervier de la mort. Le poète affolé le voit fondre sur lui et supplie : « Ô temps, suspends ton vol ! » Rien n’y fait.
Observateur de la même histoire et sans doute contemporain d’Héraclite, Quoélet le sage trouve, lui, qu’ « il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » Ce qui est, c’est cela qui fut. Le sage sémite se laisse convaincre que le changement est illusoire. En effet, après tout mouvement, c’est-à-dire toute secousse, on retrouve la même chose, à l’envers ou à l’endroit. Rien ne passe, tout se déplace et se replace. De Lavoisier, nous lisons : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. » La médecine moderne, par exemple, en se « transformant », parvient à faire des greffes de cœurs, mais avec, toujours en ces nouveaux cœurs greffés, les vices de tous les temps.
On peut donc se demander : tout passe-t-il irrémédiablement comme l’affirment Héraclite et la sagesse populaire, ou faut-il se résoudre à penser que le mouvement est illusoire et que seul subsiste l’éternel retour des mêmes phénomènes ?
Ces exercices avaient pour but de faire voir l’articulation d’une problématique. Vous constatez que nous avons invariablement donné à l’introduction ou à la problématique, trois (03) parties :
1. Celle portée par la locution « d’une part » ou son équivalent. On y trouve :
- un préambule (pas toujours),
- la définition des mots-clefs,
- la mise en perspective du sujet, c’est-à-dire : l’orientation générale que prend la thèse contenue dans le sujet.
2. Pour commencer à problématiser, nous nous appuyons sur « d’autre part » afin de poser les bases des réserves à émettre.
3. La troisième phase de l’introduction, c’est la question directrice, synthèse de l’opposition complétive désignée par « d’une part » et « d’autre part. » Cette question, tout en exprimant le problème, constitue déjà l’annonce questionnante du plan. On peut insister, peut être inutilement, en y ajoutant une annonce de plan numérique. (Cf. Plus loin, page 94).
L’introduction ou la problématique se présente donc comme une dissertation en miniature. Rien n’est traité après, qui n’ait été pressenti dans l’introduction. C’est pourquoi la suite est justement appelée, et de façon précise, un développement, c’est-à-dire le redéploiement du problème ramassé dans la question directrice, ou encore la démonstration de l’équation posée en cette question. Celui qui commence à rédiger le développement sans qu’il n’y ait rien à développer doit comprendre, de lui-même, qu’il se lance de toutes ses forces hors du sujet.
Ajoutons que trois attitudes subjectives contribuent à la maîtrise d’un sujet de dissertation : avoir des idées, savoir les exprimer, être inspiré. La lecture de bons livres, l’exploitation judicieuse de la presse et du petit écran, la fréquentation des salles de cinéma, la visite des expositions d’œuvres d’art, l’écoute critique de ce qui se dit dans les lieux publics,… portent bonheur à celui qui veut s’instruire. L’œil qui regarde une case pour s’en instruire voit plus loin que celui qui contemple la lune et les étoiles pour rien. Et l’oreille qui se cultive entend mieux qu’une oreille inculte. Pensons-y !
Maintenant, à vous de jouer : prenez un stylo à bille, rouge de préférence, et corrigez vous-même la copie que voici. Celle-ci est réalisée pour illustrer la totalité du parcours que nous venons de faire, de l’introduction à la conclusion. Lisez tout le texte, phrase par phrase, partie par partie, paragraphe par paragraphe et essayez de voir si, en la matière, la pratique correspond vraiment à la théorie. Etudiez soigneusement la structure de la l’ensemble de la production. Voici des questions pour vous guider :
- Examinez l’introduction : en quoi est-elle le noyau de toute la dissertation ?

- Comparez phrases thèses et transitions du présent exemple à la théorie exposée dans le cours. Tirez-en les conclusions qui s’imposent.
- Le paragraphe classique comprend : une idée, un développement explicatif de cette idée, une illustration. Celle-ci peut être une citation, un exemple qu’on prend, un fait majeur actuel ou historique qu’on évoque, une doctrine qu’on exploite. Les paragraphes ci-dessus sont-ils construits de cette manière ? Justifiez votre réponse.
- Cette copie illustre la méthode interactive et concessive qui fait l’objet de ce cours : Le débat et la critique y sont organisés de façon interne :
 Entre le paragraphe 1 de la première partie et le paragraphe 1 de la deuxième partie.
Entre le paragraphe 2 de la première partie et le paragraphe 2 de la deuxième partie,
 Entre le paragraphe 3 de la première partie et le paragraphe 3 de la deuxième partie. Tout en suivant la démonstration de ce procédé à la marge droite de la copie, citez les différences qu’on peut établir entre la méthode traditionnelle « dialectique » et celle qui se dit ici « interactive et concessive. »
- Analysez la conclusion du texte. Théoriquement, elle doit apporter une réponse claire et nette à la question directrice. En est-il ainsi ? Justifiez votre réponse.
- Y a-t-il, pour terminer, un dernier argument brièvement développé en faveur de la thèse défendue par l’auteur de la copie ? Si oui, identifiez cet argument et dites quelle est sa nature ?

Le sujet traité est le suivant : On entend souvent dire : « Mettez-vous à ma place. » Peut-on vraiment se mettre à la place d’autrui ?

Introduction

Lorsqu’on dit à quelqu’un ou à un groupe de personnes : « Mettez-vous à ma place », c’est pour lui signifier : « A ma place, vous auriez fait la même chose. » On veut souvent, de cette manière, esquiver un reproche, un blâme ou une sanction en s’excusant ; c'est-à-dire en essayant de se mettre hors de cause, selon le sens étymologique de ce mot : ex-causae. Parlant en général, on peut dire que tous les hommes sont des êtres de chair, de sentiments et de raison ; ils sont soumis à la loi des mêmes besoins, des mêmes désirs et des mêmes idées. C’est pourquoi Montaigne écrit : « Qui se connaît, connaît aussi les autres ; car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » Je pourrais bien, dans ce sens, demander à autrui de sentir à ma place, de réfléchir à ma place pour comprendre pourquoi j’ai failli afin de m’en excuser.
Cependant, vu de plus près, à la manière de Freud par exemple, chaque homme, du point de vue de sa personnalité, semble unique comme est unique son passé. N’est-il pas alors vain de vouloir se mettre à la place d’autrui ? Existe-t-il deux personnes interchangeables parce qu’elles se ressembleraient comme deux goûtes d’eau et, surtout, parce qu’elles auraient eu la même vie au fil de la même histoire ? Plus d’une fois, Max Stirner s’est exclamé : « Moi, l’unique ! » Cette exclamation est-elle dénuée de sens ?
Devant l’injonction, « mettez-vous à ma place », quelle appréciation s’impose-t-elle à notre entendement : affirmer que les hommes sont interchangeables, c'est-à-dire des produits standards du destin, ou se convaincre plutôt que personne ne peut remplacer personne, chaque homme étant unique comme est unique son passé ?
Développement

Les hommes se reconnaissent tous en leur commune condition, la condition humaine ; ils partagent les mêmes aspirations et impriment à l’éducation qu’ils se donnent, la même finalité qui est de s’humaniser sans répit. Le genre humain évolue, depuis qu’il s’est détaché de son fond commun d’animalité, grâce à une solidarité de condition sans cesse affirmée : naître, s’agiter et mourir, voilà en résumé, les trois actes en lesquels toute vie humaine se trouve verrouillée. John Donne, un poète du XVIIe siècle écrit : « Nul homme n’est une île complète en lui-même ; tout homme est un morceau de continent, une part du tout… La mort de tout homme me diminue parce que je suis solidaire du genre humain. Ainsi donc, n’envoie jamais demander : pour qui sonne le glas ; il sonne pour tous. » Cette conviction, que tous les hommes, à partir du moment où ils partagent le même sort, doivent en tout être un et solidaires, traverse toutes les civilisations. Elle fleurit dans les arts et les sciences, s’immortalise dans les religions qui prédisent, pour la fin des temps, la réalisation d’une unité supra humaine et terminale.
Les hommes ne sont pas seulement unis par la vision qu’ils se font de leur condition, ils le sont également à travers la similitude de leurs aspirations. Sans doute, les expressions concrètes de ces aspirations peuvent changer d’un individu à un autre, mais les aspirations véritablement humaines se traduisent en ces trois mots de puissance, de jouissance et de reconnaissance. A ce niveau fondamental de nos aspirations, il n’y a pas d’originalité. Tout homme, d’une manière ou d’une autre, finit toujours par fléchir le genou devant ces divinités amicales. Et celui qui commence à refuser de se courber devant l’une ou l’autre, finira par se prosterner face aux trois réunies. N’est-ce pas dans ce sens que Tocqueville écrit : « l’histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies. »
Pour joindre ses aspirations à sa condition, c'est-à-dire pour se réaliser, l’humanité s’est toujours et partout donné la même contrainte : s’éduquer, se nier, se dépasser. « L’homme est un animal à deux têtes : l’une s’appelle grandeur ; l’autre, médiocrité, » enseigne un proverbe malinké, qu’on peut lire dans la pièce de théâtre de Seydou Badian Kouyaté intitulée Chaka. Afin qu’en l’humanité toute grandeur grandisse et que toute médiocrité se rétrécisse, l’homme ne cesse de faire sur lui-même ce qu’il fit jadis à la pierre brute : se dégrossir, se tailler et se polir pour se rendre utile et fréquentable. Comme la plante qu’il met en terre, il se met en scène pour s’émonder et s’arroser : de cette manière, il se cultive. Ce n’est pas seulement l’animal sauvage qu’il dresse, dompte et apprivoise pour qu’il tienne dans un enclos, c’est aussi toute son espèce qu’il discipline pour qu’elle se socialise dans l’espace d’une cité. De même qu’il n’y a de chemin que fréquenté, il n’y a d’humanité qu’éduquée.
Ainsi donc, les hommes semblent bien être partout les mêmes. Nous venons de le montrer : entre eux règnent une indéfectible solidarité de condition, une similitude d’aspirations et une expérience communément partagée en leur processus d’humanisation : l’éducation. Ils pourraient par conséquent être interchangeables à volonté. Est-ce à dire, pourtant, que l’homme n’est finalement qu’un produit standard, une sorte de fusible anonyme que le sort se plaît à changer et à jeter à sa guise ? Peut-on, à ce point, nier à l’homme une quelconque personnalité qui lui soit propre et imprenable ?
* *
L’homme, semble-t-il, est beaucoup plus présent dans ses situations concrètes que dans sa condition générale ; beaucoup plus déductible de ses passions et de son passé que des principes universels censés guider l’humanité. Quand on considère les hommes de très près : un à un et chacun à partir de ses situations géographique, culturelle, sociale et professionnelle, on oublie bien vite qu’ils partagent la même condition. Ceux qui se côtoient dans les couloirs de la Maison Blanche en devisant sont des hommes ; ceux qui disputent leur pitance journalière aux mouches vertes des poubelles de Ouagadougou en s’insultant le sont également. Entre les deux types d’hommes, il n’y a pas un fossé : il y a une éternité. Les uns ne peuvent pas se mettre à la place des autres. Devant l’Humanité, en majuscule et en majesté, les premiers sont des invités de marque, les seconds sont marqués par leur propre vertige. Voilà pourquoi Jules Renard a pu écrire: « Les hommes naissent égaux. Dès le lendemain, ils ne le sont plus. » Ce qui détermine l’homme, c’est plus les situations concrètes dans lesquelles il s’exprime, que la condition générale de l’humanité. L’égalité de condition est une vue de l’esprit, l’inégalité sociale, un fait.
Les aspirations humaines, énoncées en termes de puissance, de jouissance et de reconnaissance, tant qu’elles ne seront que des généralités, ne serviront à personne en particulier. En les coalisant toutes dans le principe plaisir qu’il appelle Libido, Freud contraint l’homme à accepter qu’il est un être concret, identifiable à partir d’une morphologie et d’une histoire concrète, et les impératifs liés à cette morphologie et à cette histoire. En outre, la théorie freudienne de la libido montre que les hommes, quoique mus par la même poussée instinctive, ne sont pas interchangeables : parce que la libido est plastique et mobile. Pythagore, Hitler et Mère Teresa, selon la théorie freudienne, n’ont fait que transposer dans la vie concrète, les pulsions enfouies dans leur Inconscient depuis l’enfance. Mais ils l’ont fait chacun à sa manière, parce que, même s’ils avaient été contemporains, Hitler n’aurait pu se mettre à la place de Mère Teresa, ni celle-ci à la place de Pythagore. L’une des fonctions de la libido, c’est d’identifier chacun à sa propre passion, c’est-à-dire à ce qui le remplit d’un tourbillon de plaisir : Pythagore à la science et aux mathématiques ; Hitler à la guerre et au pouvoir ; Mère Teresa à l’amour du prochain et du Lointain.
C’est grâce à l’éducation, avons-nous montré, que l’humanité s’est détachée de l’animalité pure et brute pour prétendre aux exploits de l’esprit. Eduquer, c’est tisser du futur sur du passé. Mais c’est quand on croit s’être suffisamment affranchi du passé pour s’en moquer qu’il vous rattrape et vous donne des leçons de bonne conduite. Selon des biologistes contemporains, par exemple, le cerveau de l’homme est formé de trois couches qui retracent exactement la longue évolution qui nous a conduits du quadrupède que nous étions, au bipède que nous sommes devenus : la première couche est celle des reptiles ; la seconde appartint aux bovidés ; la troisième est propre aux humains au stade actuel de leur transformation. On le voit : dans l’évolution humaine, il arrive que l’archaïque reptile refasse surface et siffle, et voilà l’histoire qui se fait sanglante. Parfois, autour de nous, la bêtise coule comme l’eau : c’est peut-être le bœuf antique qui s’est mis à beugler en notre conscience collective. Quant à l’homme, il est tellement rare que lorsque son créateur lui-même le rencontre, il se voile instinctivement la face. Comme l’humanité, l’individu est déterminé par son passé, c’est-à-dire, finalement, par le plus grand pédagogue de tous les temps, le Temps lui-même. Nous sommes, chacun de nous, une composante unique d’un passé qui ne passe pas. Un passé fait de sensations, d’impressions, d’idées, de tendances et de tendresses, de fantasmes et d’affabulations refoulés, le tout étroitement lié aux fibres intimes de notre morphologie. Le Temps, ce grand tisserand, nous a tissé individuellement avec le fil d’un segment de lui-même, un segment qu’on ne verra jamais deux fois : afin que nous soyons unique.
Conclusion - « Mettez-vous à ma place. » Cet homme qui peut se mettre à la place de son semblable est l’homme abstrait de la « Déclaration universelle des droits de l’homme. » C’est un homme qui se donne à comprendre à travers trois généralités : la solidarité de condition, les aspirations humaines et l’expérience commune de l’éducation. Dans ce sens, il est partout égal à lui-même, il peut occuper la place qu’il veut et comme il le veut. Mais c’est un homme qui ne mange ni ne boit, qui ignore tout des problèmes de salaire et d’avancement professionnel, un homme qui ne sait pas aimer et qui ne peut pas mourir. Est-ce encore un homme ? L’homme véritable, c’est l’homme concret, celui qui fait l’expérience de toutes ces joies et peines, à travers des situations concrètes, conscientes ou inconscientes, mais qui finissent par faire de lui un être unique en son espèce : un être que personne ne peut remplacer et qui ne peut remplacer personne. Cet homme-là, personne ne peut guère se mettre à sa place. Imaginons que de son cercueil, un cadavre parvienne à dire à ses anciens semblables venus le pleurer : « Mettez-vous à ma place ! Surtout toi, mon cher mari, cours et viens vite te mettre à ma place… » Il en suivrait sans doute une débandade. Voyant cela, ceux à qui il arrive de méditer ce qu’ils vivent se poseraient peut-être la question que voici : se mettre à la place d’autrui sera-t-il jamais autre chose qu’une métaphore ?
Yamba Elie Ouédraogo

Conclusion :
Construire une logique et une pratique de la discussion concessive à l’aide de la démarche interactive - 2 -
Observant bien les textes ci-dessus, on voit que les idées arguments développées dans le premier volet des problématiques sont en rapport d’interactivité avec celles de la partie et des sous parties qui viennent après. Ainsi, les deux composantes de la problématique identifiées dès l’introduction à l’aide de la locution d’une part… d’autre part, ou son équivalent, sont interactives : on ne peut reconnaître la réalité ou la vérité de l’une sans tenir compte de la réalité et de la vérité de l’autre. De même, le schéma de la page 20 indique que A et A’, B et B’, C et C’ sont également en rapport d’interactivité. Le face à face final de la question directrice et de la conclusion générale ou, mieux, la vérification de l’une par l’autre, achève de faire voir en quoi le résultat d’une réflexion, d’un dialogue, est concessif, donc interactif ou positivement dialectique. Toute coexistence est par définition concessive, et cette grande réalité humaine peut se transformer en méthode de réflexion.
La démarche interactive se présente, ainsi, comme un dialogue, c'est-à-dire un ensemble de réajustements réciproques de points de vue. Il s’agit bien de variation, de réajustements, de questionnement, de dialogue et non d’antithèse, de suppression, d’opposition, de dépassement. On entend répéter : « La conscience de soi se pose en s’opposant ». Est-ce à dire que la conscience de soi est un rhinocéros qui court, la défense au front, prête à charger ? Nous avons peut-être trop bien compris ce propos de Hegel plus que Hegel lui-même, puisque nous allons jusqu’à en faire une règle de méthode pour éduquer nos enfants. Au terme de la dialectique portant sur la lutte des consciences de soi, - cf. Tome II de La Phénoménologie de l’Esprit, Traduction de Jean Hyppolite, Edition Garnier Flammarion, page 280 et suivantes - Hegel montre que trois types de comportements mettent fin à cette lutte : la reconnaissance, la réconciliation et le pardon. Cela signifie que même chez Hegel, « s’opposer » à quelqu’un, ce n’est pas percuter un « contraire » pour le détruire, mais embrasser un adversaire pugnace pour apprendre à mieux vivre. Une telle lutte se termine par le dialogue. Comme le fin mot des relations sociales semble donc être celui de dialogue, pourquoi ne pas commencer par là, en exerçant nos élèves à la pratique du dialogue réflexif, c'est-à-dire à l’apprentissage de l’art de la discussion concessive, dans le respect de la variation et des variétés des points de vue ?
L’idée est toujours le fruit d’une controverse. En sa structure interne, la

vérité ou l’idée vraie est adéquation à la logique, que celle-ci soit empirique, discursive ou formelle. Comme occurrence sociale, elle est l’aboutissement d’une relation réussie ou d’un dialogue ayant abouti. La preuve a contrario, c’est que les relations vouées à l’échec sont génératrices de mauvaise foi. Idées et vérités préconçues avortent toujours, à moins qu’on ne se décide à les faire venir au monde par césarienne. Cela signifie, en toute justesse, que la conscience de soi se crée en se dépensant : en se donnant à une autre conscience de soi, à une œuvre, à un projet. C’est cet esprit d’interactivité et de dialogue, au sens le plus fort de ces termes, qui est à l’œuvre dans la présente démarche, la démarche interactive et concessive. Beaucoup plus qu’une technique, la dissertation devient à ce moment une autoformation à une éthique, l’éthique du dialogue et de la concession. La finalité d’une telle pédagogie est d’aider l’apprenant à ouvrir, par lui-même et en lui- même, un espace mental propice à l’échange et à la réciprocité, au respect de la complexité des opinions et des individualités.

CHAPITRE TROISIEME : La dissertation par L’exemple

Le chapitre troisième a quatre composantes :
1. Remarques communes
2. Remarques spécifiques
3. Bonnes copies
4. D’autres exemples
1. Remarques communes à tout exercice de dissertation
Nous ne reviendrons plus de façon systématique sur la problématique. En revanche, nous découvrirons par l’exemple : le préambule, l’agencement des parties, l’élaboration des paragraphes arguments, la transition ou conclusion partielle, les connecteurs logiques et la conclusion générale.
1.1 Le préambule (du latin prae = avant; ambulante = marcher), c’est le propos qui inaugure la marche, le démarrage du raisonnement ou avant-propos.
o Ex : «Devant le cours de l’histoire humaine et le caractère extrêmement variable des choses, des faits et des événements, des observateurs en sont venus à dire : « Tout passe ».
o Précautions : le préambule est une considération générale, ce n’est cependant pas un propos évasif, sans lien évident avec le sujet. Des formules toutes faites comme : « Depuis l’antiquité jusqu’à nos jours en passant par le Moyen-âge… », sont à proscrire. D’ailleurs, le préambule est facultatif. Si « ça ne démarre pas… », passez directement à la définition des concepts.
1.2 L’annonce du plan. On peut la formuler de deux manières :
Première manière :
o En l’intégrant à la question directrice, sous forme de questionnement bien ordonné explicitant les tendances de la problématique. Exemple du sujet traité plus haut :
Devant l’injonction, « mettez-vous à ma place », quelle appréciation s’impose-t-elle le plus à notre entendement: affirmer que les hommes sont interchangeables, c'est-à-dire des produits standards du destin, ou se convaincre plutôt que personne ne peut remplacer personne, chaque homme étant unique comme est unique son passé ?
Cette question, posée juste à la fin de la problématique indique le plan de la composition qui va suivre. Les deux parties du développement sont séparées par la préposition ou.
Deuxième manière d’annoncer le plan :
- en la détachant de la question décisive, pour la faire voir distinctement, avec titres et numéros à l’appui : premièrement,… deuxièmement… La première manière est élégante, mais peut être implicite. La seconde est lourde et même plate. En dissertation, c’est la première manière qui s’impose de plus en plus grâce à son élégance. La seconde convient davantage aux conférences et aux essais qui s’étalent sur de nombreuses pages.
1.3 La phrase thèse. Elle est placée au début de chaque grande partie. Autant votre dissertation a de parties, autant vous devez créer de phrases thèses. La phrase –thèse est, pour chaque unité de sens, le condensé de ce qu’il faut démontrer. Exemples pris dans la dissertation n°1, (P.73) qui a deux parties.
Ex.1. « Que la cérémonie puisse apparaître comme une manifestation superficielle, un jeu masqué, cela n’est pas douteux. » Et immédiatement, on commence la démonstration et l’illustration de ce qu’on vient d’affirmer.
Ex .2. « Qu’adviendrait-il si les hommes brûlaient les symboles dont la présence authentifie toute cérémonie ?» Cette phrase thèse, mise à la forme interrogative, annonce que toute la seconde partie sera une réponse à la question.
Ce qu’il faut retenir de la Phrase thèse :
o Elle est, pour la partie, ce qu’il faut démontrer (CQFD),
o Elle doit être formulée clairement.
1.4 Les paragraphes, le plan interactif
• Pour l’organisation de l’ensemble des arguments, il a déjà été montré comment aller de l’extérieur vers l’intérieur, des faits observables aux opinions et théories (P.17)
• Quant à la cohérence interne de leur agencement : dans une dissertation ayant deux parties, la seconde partie devrait reprendre point par point les paragraphes de la première partie pour emmener la réflexion beaucoup plus loin.
• Concernant le contenu des paragraphes, on respecte le principe : un paragraphe, une idée. L’idée doit être affirmée, expliquée, illustrée. (Cf. l’exercice de la page 41-44.)
Vous comportant ainsi, vous dominerez certainement votre sujet. Vous éviterez toute digression et si le choix de vos arguments est pertinent, si votre illustration est séduisante, les remarques telles que : « manque de rigueur » « superficiel », « absence d’esprit critique » « hors sujet » … ne vous défavoriseront pas. En guise d’exemple, lisez une des dissertations proposées ci-dessous et, de nouveau, examinez vous-même comment ce qui vient d’être énoncé se traduit en pratique.
1.5 Les conclusions partielles. Lisez, par exemple, Le Banquet de Platon. Vous y verrez comment un maître parmi les maîtres, Platon, fait venir ses conclusions partielles. On y remarque deux volets :
o le premier, amené par « donc », « ainsi » « par conséquent »… vient clore partiellement la démonstration.
o Le second s’appuie sur « alors », « s’il en est ainsi » … pour relancer la suite du débat, souvent sous forme de question. La conclusion partielle n’est pas longue. C’est justement une transition, un passage. Elle répond à la phrase thèse et annonce l’étape suivante.
Exercice : Détectez les conclusions partielles des dissertations ci- dessous et examinez l’agencement de leurs parties.
1.6 La Conclusion générale. Elle est la solution que le candidat apporte au problème posé en la question directrice. Elle se compose de trois points distincts mais bien agencés : le bilan du parcours, l’énonciation de votre propre position et une question qui ouvre la problématique du débat à des problématiques voisines. Réservez le meilleur argument dont vous disposez pour illustrer votre propre thèse. Si cet argument de la dernière minute est fort du point de vue de l’idée et séduisant quant à l’expression, vous mettez le correcteur « K.O » et c’est tant mieux pour vous. (Cf. La dernière phrase du texte de M. Koalaga, page 58, plus loin.) Les précautions à prendre sont les suivantes :
 Ne jamais laisser une dissertation sans conclusion générale. Celle-ci étant le résultat final de la démonstration, son absence annule le sens même de tout le parcours.
 Les conclusions vides comme : « les uns disent oui, d’autres non, moi je suis au milieu,» sont suicidaires. Mathématiquement évaluée, toute la dissertation vaut zéro (0) ou presque.
 Si une dissertation a deux parties, on élabore une conclusion générale ayant une bonne longueur tenant lieu à la fois de synthèse et de bouquet final.
 Si vous avez choisi de vous en tenir au plan traditionnel (thèse, antithèse, synthèse), soyez bref et direct dans votre conclusion. (Voir, plus loin, la conclusion de la dissertation sur la pensée de Blaise Pascal, 4ème dissertation sous le titre, « D’autres exemples. » P.94)
 Dans tous les cas, avant de trancher le débat, la conclusion générale doit être placée face à la question décisive, avec le maximum de précision. Il faut terminer fort : avec un dernier argument consistant en faveur de la thèse défendue, une langue irréprochable, une ouverture d’esprit exemplaire. Le développement peut paraître impersonnel : on y va d’un auteur à un autre, d’une doctrine à une autre,… pour ramener des faits, des idées, des arguments. Mais la conclusion ne saurait être impersonnelle. Elle est le fruit d’une démarche consciente et la marque d’une personnalité, et cela doit se faire voir sans ostentation, mais aussi sans timidité.
1.7 Les citations. Elles sont vivement conseillées, d’abord parce qu’elles enrichissent votre texte, ensuite parce qu’elles vous obligent, un instant, à élever votre pensée au niveau de celle de l’auteur cité.
 Au maximum, une citation comporte : le texte à citer entre guillemets, le nom de son auteur, le titre de l’œuvre toujours souligné, celui de l’éditeur, le lieu, la date de parution et la page, le tout entre parenthèses.
Ex.: « L’Etat [est] ce grand automate dont les rouages sont des hommes ». (Patrick Tort, Physique de l’Etat, Edition Vrin, Paris, 1978, P.53.)
Pour un travail de nature scientifique, c’est ce maximum qui est exigé. Remarquez le mot crocheté – [est] - On se sert de crochets quand le mot est indispensable à l’intelligibilité de la phrase, mais n’a pas été employé par l’auteur dans la phrase citée.
 Au minimum, la citation se résume au texte auquel vous voulez faire appel que vous mettez entre guillemets. Mais alors, ce texte doit être tel que l’auteur l’a écrit. Si vous ne vous souvenez plus de qui l’a dit, et si l’orthographe du nom de l’auteur vous échappe, n’insistez pas. Développons trois exemples
Ex.1 « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». C’est Descartes (et non pas Dékarte) qui le dit dans le Discours de la méthode. Citez la phrase telle quelle et si vous ne pouvez pas orthographier correctement le nom d’un philosophe aussi universellement connu, abstenez-vous de toute invention hasardeuse. Vous forceriez le correcteur à découvrir vos limites.
Ex.2 « La raison du plus fort est toujours la meilleure », dit la Fontaine Fable. Cet auteur, « la Fontaine Fable », n’existe pas. La citation ci-dessus est de Jean de la Fontaine, une citation tirée de son livre, Fables. Mais à l’école primaire, à force d’associer le nom de l’auteur au titre de son œuvre, certains ont fini par croire que Fable était le prénom de la Fontaine. Alors : si à un examen ou à un concours de haut niveau vous vous comportez comme le ferait un élève du primaire, quelle idée donnez-vous, de vous-même, au correcteur ?
Ex.3 On peut parodier un auteur, c’est-à-dire parler comme lui. Pensant à Hegel qui dit : « Rien de grand ne se fait sans passion », on est tout à fait autorisé à écrire comme ceci : Pour parodier Hegel, on peut avancer que rien de beau ne se crée sans amour. Des expressions très vagues comme : pour parler à la manière de l’autre,… Quelqu’un a dit pendant la colonisation que,… sont à proscrire.
Ex. 4: Enfin, ne faites pas comme cet élève qui, en désespoir de cause, a fini par se citer lui-même en ces termes : « Comme j’aime à le dire, l’amour est une voiture sans frein. »
1.8 La pertinence du vocabulaire. Dans le corps de la dissertation, on ne saurait conseiller à l’étudiant de faire usage de mots simples dans le sens de simpliste; surtout pas de vouloir être extraordinaire, car il s’exposerait à l’extravagance. On peut seulement lui demander d’être pertinent, de trouver le mot et le ton justes.
Prenons des exemples : « Notre analyse aura trois parties.» Dans le cadre d’un exposé, par exemple, cette annonce est pertinente, avec la simplicité et la clarté en sus. Mais il y en a qui veulent que ça mousse et diront par exemple : « Nous allons procéder par une thématique trinitaire !» Ou encore : « Nous vous invitons à vous mouvoir dans la trilogie d’une analyse portant sur un texte soporifique et sans vertu thérapeutique ! » Pourquoi ne pas faire un meilleur usage de nos énergies dans le sens de la pertinence et de la clarté ?
1.9 L’enchaînement logique des idées arguments. Il s’agit pour vous de revoir comment vous avez assimilé l’emploi des connecteurs logiques : avant que, après, cependant, quelque, quel que, etc. Ces liens logiques assurent la cohérence interne de tout discours. Cet exposé est particulièrement utile pour les épreuves littéraires, toutes sensibilités confondues. Aussi est-il longuement développé au chapitre quatrième de ce cours. Vous y êtes renvoyé.
2. Remarques spécifiques à chacun des exercices proposés
Vous trouverez ces remarques à la fin de chaque dissertation. Elles sont accompagnées de questions guides. En vous appliquant à y répondre, vous parviendrez à assimiler définitivement la technique de la dissertation.
Mais en attendant, récapitulons. Voici la liste des éléments-clés (ou « pièces ») que nous avons examinés au cours de cet exposé :
Sujet, introduction, préambule, problème, problématique, question directrice, annonce de plan, plan. Développement, phrase thèse, partie, paragraphe, argument, démonstration, analyse, méthode, démarche, citation, connecteurs logiques, conclusion partielle, transition, faits, opinions, théories. Conclusion générale, ouverture, problématiques voisines.

Soit vingt sept (27) notions spécifiques, chacune ayant sa définition, sa place et sa fonction dans le corps du texte. Ces éléments ou notions sont des pièces qui assurent l’originalité et le bon fonctionnement de l’ensemble. C’est bien parce que ces pièces existent et qu’elles sont réservées spécifiquement à la dissertation que celle-ci est une technique. Cette technique ne s’obtient nulle part ailleurs que par l’assimilation et le maniement des pièces qui la composent.
La chaussure nous semble une chose banale. Tout le monde marche dessus. Pourtant, pouvons-nous, du jour au lendemain, être de bons cordonniers, sans avoir au préalable assimilé la technique de confection de chaussures ? Il en est de même pour la dissertation : celle-ci est bien une technique et sa maîtrise passe par l’assimilation exacte et le maniement approprié des pièces qui la composent.
Nous trouvons des candidats qui se débarrassent de leurs idées sur le papier, n’importe comment… Et quand la note tombe, ils s’écrient : « Le professeur m’a tué, parce que dans ma copie, j’ai attaqué ceci ou cela. » Cette explication sentimentale, par laquelle le candidat tente de racheter son échec, est excessivement facile. Le professeur, pour être ce qu’il est, a dû déjà lire de meilleurs textes, ou de bien pires, sans en être déstabilisé au point de donner des notes qui tuent.
La dissertation est une technique, elle est également une discipline. Elle forme l’esprit à l’ordre, à la créativité et à la rigueur. Même si l’on était le plus intelligent de sa génération et si l’on ne parvenait pas à discipliner son esprit, on risquerait d’abandonner son sort à la merci de ceux qui sont plus disciplinés.
La formation à la discipline de la dissertation nous permet d’aborder ce monde où tout devient précision et rigueur, quelque peu déchargés d’une certaine prédisposition à improviser, à compter sur la chance, les bras longs, l’intuition ou le talent à l’état pur. L’UNESCO a bien raison de nous rappeler que « tout vient de l’esprit de l’homme » : l’ordre et le désordre, le succès et l’échec, le meilleur et le pire.
Il y a des hommes et des femmes aujourd’hui en vue, mais qui étaient entrés dans la vie par la plus petite porte et qui étaient, pour cela, donnés pour écrasables. Amadou Hampâté Bâ, Ousmane Sembene et Gustave Thibon (coïncidences instructives), ont tous quitté l’école classique au C.M.I et sont tous littéraires. L’histoire vendait-elle, ainsi, leur sort au prix d’un moineau ? C’était mal les connaître car à un moment donné de leur vie, ils ne frappaient à la porte de personne : rien qu’à leur simple passage, toutes les portes s’ouvraient. On peut se tromper en choisissant son vêtement. On ne se trompe jamais en choisissant son avenir, si ce choix repose sur un travail persévérant et un sentiment généreux de l’effort.

3 Bonnes copies
Les six copies suivantes sont un échantillon de quelques centaines d’autres que j’ai eu à évaluer après des séances animées à Ouagadougou et dans une dizaine de provinces où je me suis rendu, entre 2002 et 2008. Merci à Messieurs Fabien Koalaga (Saabtenga), Efreime Pilabré (Korsimogo), Saïdou Ouédraogo (Korsimogo), Sehidou Ouédraogo (Ouagadougou), Adama Ouédraogo (Zorgho) et Larba Ouédraogo (Manga), de leur contribution à la présente réalisation. Les sources d’inspiration de ces copies sont de plusieurs ordres et de différents niveaux. Mais leurs auteurs ont montré qu’ils étaient capables de transformer un sujet de dissertation en un débat intéressant à partir d’une problématique bien construite ; qu’ils pouvaient conduire logiquement ce débat pour finalement en déduire une conclusion concessive reflétant leur personnalité. L’objectif principal du présent cours, c’est justement de faire voir cela par la théorie et l’exemple. Dans cette mesure, ces copies sont vraiment bonnes et ceux qui se trouveraient au stade d’initiation en dissertation feraient bien de commencer par les imiter.

Sujet 1 : l’imagination nous détourne-t- elle de l’action ? Sujet donné à l’examen du Bac A4, session de juin 2008, Burkina Faso
L’imagination est une faculté de l’esprit humain de se représenter les choses, les êtres, les évènements tels qu’ils sont, tels qu’ils devraient être ou tels que l’on souhaiterait qu’ils soient. Cela révèle un caractère errant de l’imagination qui est alors rendue illusoire, utopique et l’on pense qu’elle nous détourne de l’action puisqu’elle est en désaccord avec la réalité.
Pourtant toute imagination est intentionnelle, une mise en route, parfois même un acte de viser quelque chose d’extérieur à elle ; dans ce sens, elle semble une recherche mentale ordonnée afin de modifier le présent et anticiper sur le devenir. Elle devient alors une évaluation des possibilités de l’homme sur la nature et prend un caractère créatif.
L’imagination ne nous confine-t-elle pas dans l’inactivité malgré ce caractère créatif ? N’est-elle pas une invitation et même une incitation à l’action ?
L’imagination, du fait qu’elle peut être errante, nous éloigne de la réalité et semble bien nous détourner de l’action. En effet, si nous comparons ce que l’esprit humain est capable d’imaginer et les actes que l’homme peut poser, nous découvrons qu’une éternité les sépare. L’imagination peut être infinie pendant que notre pouvoir d’action est circonscrit. Par l’imagination, l’on peut aller de Ouagadougou à Tokyo en passant par New York tout en buvant son café dans son salon. On peut également bâtir des châteaux en Espagne tout en restant couché sur son lit. L’imagination relève, dans ces conditions, de la rêverie et peut paraître une suppression pure et simple de la distinction entre nos pensées et le monde réel par habilitation de l’ordre normal de notre humaine condition. C’est pourquoi Blaise Pascal écrit qu’elle est « la partie décevante de l’homme, cette maîtresse d’erreurs et de faussetés. »
Ce caractère passif de l’imagination fait qu’elle n’offre souvent que des représentations confuses de la réalité, fondement des créations artistiques. Pour beaucoup d’artistes, l’imagination semble une fuite de la réalité, une mise hors de cause, le tout ponctué par une représentation critique de ce qui existe ou une proposition de schémas allant au-delà du réel. Ils se contentent de peindre donc les situations comme ils les sentent, sans se soucier de leur pouvoir d’action sur elles. Si Picasso devait peindre Israël et la Palestine, il les aurait sans doute peints avec des mines et des lance-roquettes. Mais cela n’aurait résolu en rien le problème qui oppose ces deux pays.
L’imagination peut aussi passer pour une entrave à la prise en main de son destin par l’homme lui-même. Dans les religions universelles, Dieu, le paradis peuvent être compris comme fruits de l’imagination du croyant ; mais ils finissent par devenir une réalité à laquelle il croit fermement. Dieu devient alors la mesure de sa complaisance et de ses souffrances, et lui permet de supporter passivement la misère, de vivre dans la résignation jusqu’aux portes du tombeau dans l’espoir d’une hypothétique vie éternelle dans le royaume des cieux.
En somme, actifs à l’esprit mais passifs dans la réalité concrète, nous semblons confinés dans l’inactivité par notre imagination errante. Mais ne peut-elle pas devenir un précepte de toute action, une invitation voire une incitation à l’action ?
En examinant les réalisations et les inventions humaines, on n’a pas l’impression d’être détourné de l’action par l’imagination. En effet, à l’exception des forces aveugles de la nature comme le vent, les pluies, il n’y a rien de ce qui se meut dans l’immense univers qui ne soit le fruit de l’imagination de l’homme. A l’image du maçon qui construit la maison à partir d’un plan, l’homme imagine d’abord ses oeuvres et tente ensuite de les réaliser. Ainsi, à partir de la ruche, il construit aujourd’hui des immeubles et affirme en substance que la différence entre l’architecte et l’abeille est que le premier porte le plan dans sa tête. L’imagination est donc créatrice et féconde ; dans l’organisation de la vie sociale, chaque homme fait des projets ; cela signifie qu’il imagine, invente l’avenir tel qu’il le souhaite, tel qu’il l’espère et quelquefois tel qu’il le rêve.
D’ailleurs, l’imagination est la mère des sciences, des arts… La formulation des hypothèses nous semble une explication anticipée des rapports qui existent entre les différents aspects du phénomène scientifique. Dans ces conditions, l’imagination n’est pas errante et coupée des réalités. Elle est une liaison entre le connu et l’inconnu imaginé. De même, en mathématiques, l’intuition divinatrice est créatrice. Dans ce sens, l’imagination, l’intelligence et la raison se complètent. Dans l’invention, support concret des découvertes scientifiques, l’imagination bouscule et bouleverse les habitudes acquises et les préjugés et propose une nouvelle manière de voir et de concevoir. Même dans le cas des créations artistiques, l’artiste ne se contente pas d’imiter la nature et la société. Il ajoute de lui-même en agençant le réel de manière nouvelle. Et même si le lit qu’il dessine, par exemple, ne peut pas servir de couchette, il ne nous a jamais dit qu’il pensait y aller dormir quand il le dessinait. Il faut admettre qu’il avait à l’esprit, l’éternelle beauté de l’art.
Les grands penseurs, dans le domaine des idées ont paru à un moment ou à un autre aux yeux de la société comme des rêveurs et des utopistes. Pourtant des exemples de systèmes de pensée devenus universellement enrichissants sont légion : la psychanalyse, grâce à Sigmund Freud, la démocratie à partir de la théorie de Rousseau, la sociologie dont le pape est Auguste Compte. L’imagination créatrice de ces penseurs est à la base de leur dimension éternelle. Alors disons avec Maine de Biran: « Il faut de l’imagination, c'est-à-dire un certain degré d’activité et de vivacité dans les idées pour traiter le sujet, fût-il plus abstrait. »
A l’issue de notre analyse, nous pouvons retenir que l’imagination peut être errante, en désaccord avec la réalité et passer pour une utopie puisqu’elle ne nous rend actifs que dans la tête. Cependant, l’imagination créatrice est la base de toute activité humaine en ce sens qu’on perçoit d’abord, pour ensuite concevoir. Notre pouvoir d’action, sans doute, est circonscrit dans l’étendu infini de notre capacité d’imagination. Mais au fond, l’imagination est plus active que passive car, si à l’origine Dieu a créé la terre en parlant, l’homme a inventé la culture en pensant.
Fabien Koalaga
Reprise de l’épreuve du BAC A4, session de juin 2008 Burkina Faso

N.B : Le jury a honoré l’original de cette dissertation de la note de 16/20. Le candidat a sans doute fait usage de plus d’un passage tiré de manuels de cours de Terminale qu’il ne cite pas toujours, le passage sur les abeilles par exemple; mais la note de 16/20 est largement méritée. Outre le brio de l’organisation et du maniement de la langue, on constate que M. Koalaga est un grand et bon lecteur.

Sujet n°2 : « L’échec prépare le succès.» Qu’en pensez-vous ?
Conditionné par sa nature qui semble l’obliger à chercher chaque jour plus et mieux, l’homme ne cesse d’entreprendre. Cette action qui demande très souvent une débauche d’énergie n’est cependant pas toujours couronnée que de succès. Il nous arrive en effet, et bien souvent malgré nos multiples précautions, d’essuyer des échecs, c’est-à-dire, de l’insuccès ou de la déveine. C’est alors que cela peut faire radicalement changer notre vie. Soit, d’une part, abattu par l’échec nous nous laissons gagner par le découragement et dédaignons dorénavant l’effort ; soit, d’autre part, l’échec aiguise notre soif de réussite et nous pousse à un effort que nous nous croyions incapable.
Nous pouvons alors nous demander ce que revêt réellement l’échec dans notre vie : nous plonge– t- il nécessairement dans le découragement et la déchéance, ou peut-il nous propulser vers d’éclatantes réussites ?
Personne, en entreprenant une activité, ne souhaite échouer. Quand l’échec intervient à ce moment, il peut être source de découragement, surtout si l’effort a été grand, les précautions minutieusement étudiées. En un mot, si l’acteur a mis le maximum d’intelligence et d’habileté de son côté. Cet insuccès peut de plus ne pas être compris et accepté et, dans ce cas, il peut annihiler toute notre envie de fournir des efforts. C’est ce que redoutait A. LINCOLN quand il disait à ses collaborateurs : « ce que je veux savoir avant tout, ce n’est pas si vous avez échoué, mais si vous avez su accepter votre échec. »
L’échec peut aussi ne rien signifier pour nous. Dans ce cas, il ne nous apprend aucune leçon sauf celle de reprendre notre entreprise. Et là, nous reprenons le même combat, dans les mêmes conditions avec les mêmes précautions : nouvel essai ; nouvel échec. Nous avons beau recommencer, si notre défaite ne nous enseigne rien de plus que de reprendre, elle ne nous conduira nulle part ailleurs que vers de pires insuccès. Cela pourrait être le cas de ceux qui échouent chaque année aux concours sans jamais tenter de se préparer au mieux.
Ainsi donc, l’échec ne semble pas nous conduire nécessairement au succès. Il peut au contraire être source de découragement, et ce dernier pourrait conduire à la démission dans l’effort et ainsi à l’échec dans la vie. Toutefois, si cela était la fin ultime de l’échec, la vie marquée d’un bout à l’autre par de multiples signes et symboles de l’échec, ne serait–elle pas absurde ?
Pour Sékou TOURE : « l’échec est inhérent à l’action ». Entendu comme tel, l’échec fait partie intégrante de la vie de l’homme. Et dans ce cas il est compris et accepté. Mieux, il peut être une source de détermination dans l’effort, car il pourrait laisser présager d’une réussite plus éclatante, proche ou lointaine. C’est ce sens que lui donnaient nos pères quand ils affirmaient que « l’échec est une phase très importante du succès. » En effet, ne pas réussir dans une entreprise ne signifie aucunement ni exclusivement qu’on est médiocre. Mais cela nous appelle à plus de détermination, de lucidité et d’abnégation dans l’effort.
De plus, c’est l’échec qui nous fait réfléchir la plupart du temps. C’est lui qui nous fait rechercher les erreurs, les imperfections qui se glissent chaque jour dans notre vie. Il nous permet de faire un bilan rétrospectif pour savoir ce qui nous a conduit là, et à rechercher des solutions pour mieux avancer. C’est lui qui pousse le bateau de notre vie vers des rivages qui chantent. On peut souvent même réussir dans le doute. C’est l’échec qui surviendra un jour qui nous fera voir nos défauts antérieurs afin que nous les corrigions pour des réussites insoupçonnées.
L’échec peut être incompris et mal accepté et nous faire échouer dans notre vie, parce que nous sommes assoiffés de succès. Cependant il pourrait être un puissant tremplin pour de grands succès. Pour réussir dans la vie, il semble être nécessaire d’avoir échoué au moins une fois, ou nous servir de l’échec des autres pour avoir des leçons qui guideront notre vie. Sans cela, nous pourrions difficilement devenir meilleurs. L’échec nous fait grandir et nous discipline. Il joue un rôle capital dans la vie de l’homme. Il n’est donc pas un obstacle insurmontable qui nous pousserait nécessairement à la déchéance. Ne peut-on pas alors affirmer que seuls ceux qui ont eu la chance d’avoir échoué au moins une fois peuvent prétendre à des succès retentissants ?
Pilabré Efreime Korsimoro

Sujet n°3 : « L’individu n’a point de droits, il n’a que des devoirs. » Que pensez-vous de cette affirmation d’Auguste Comte ?

Assimiler le droit et le devoir, c’est assimiler l’autorité de la règle morale, intérieure à l’individu, et la coercition des normes sociales qui s’apparente aux lois et aux conventions. D’une part, le droit et le devoir semblent indissociables, car de leur intime connexion découle l’autorisation ou non d’agir. D’autre part, l’exercice du premier semble compromettre le deuxième, parce que la morale de l’individu peut entretenir des rapports antagoniques avec la règle sociale.
Il convient alors de se demander quelle est la nature réelle des rapports entre droit et devoir. S’agit-il d’un rapport de complémentarité ou d’opposition ? Pouvons-nous assimiler le droit et le devoir sans nous contredire ? Ou devons-nous faire une distinction fondamentale entre les deux et nous abstenir d’un quelconque choix ?
Que l’accomplissement des devoirs puisse garantir les droits de l’individu, cela n’est pas douteux. Le droit et le devoir sont des notions juridiques concomitants, en ce sens que mon droit se construit par l’accomplissement de mes obligations envers autrui. Auguste Comte confirme cette thèse en disant : « Si tout le monde fait son devoir envers tout le monde, les « droits » de tous se trouveraient garantis sans qu’il soit nécessaire d’en parler ». Il existe cependant une certaine primauté du devoir sur le droit. L’individu qui agit, conformément à la loi, peut jouir de ses droits et vivre en harmonie avec ses semblables. Car il est dit que toute liberté individuelle s’arrête là où commence celle d’autrui.
L’insistance sur les droits serait donc un danger qui menacerait la stabilité des institutions sociales. Elle peut être source de revendications et de conflits tout aussi vains. Il arrive, par là, que l’individu entre en contradiction avec la morale et les intérêts de la société sans laquelle, pourtant, il ne peut s’épanouir. Il est donc de l’intérêt de tous et de chacun, de privilégier les devoirs par rapport aux droits de l’individu. Cependant, n’y a-t-il pas quelque danger dans une telle option ?
Si la réciprocité entre droit et devoir semble évidente, il peut arriver que l’institution juridique comporte la violence et l’injustice à sa source. Dans ce cas, elle traduit un rapport de forces entre dominants et dominés. Privilégier dans ce contexte le respect de la règle sociale au détriment de la liberté individuelle, peut compromettre dangereusement la paix et l’harmonie sociales. L’accomplissement des devoirs équivaudrait, par là, à l’asservissement de l’individu à l’égard des « hommes puissants » de la classe socialement dominante, prompts à faire passer leurs intérêts pour les intérêts de tous. Il y a alors une nécessité d’aborder directement la question des droits de l’individu, et de la poser avec l’autorité qu’elle mérite.
En effet, faire abstraction des droits individuels conduit inévitablement à l’aliénation, puis à la mort de l’esprit critique et de la personnalité de chacun. Il y a dans ce cas une urgence quant à l’initiation à la jouissance de ses droits. Nous devons éviter de transformer les citoyens en sujets serviles, propres aux sociétés monarchiques qui privilégiaient l’idéologie du « troupeau » pour s’assurer la soumission d’hommes et de femmes sans colonne vertébrale. C’est finalement toute la société qui perd, à force de couper ceux qui la composent à ras du sol.
Au terme de l’analyse de cette opinion, nous pouvons affirmer qu’il convient d’insister sur l’accomplissement du devoir, car celui-ci conditionne le droit. Il ne s’agit pas là de remplacer la liberté individuelle par « la loi du plus fort ». Il ne faut pas non plus que l’individu se laisse vaincre par l’illusion de « droits sans devoirs ». Nous devons reconnaître qu’il existe une interdépendance entre ces deux notions qu’il ne faut pas confondre l’une avec l’autre. Deux illusions guettent l’individu : la jouissance de droits sans la contrainte de devoirs ; ceci conduit à l’évaporation de la société. La soumission à des devoirs que ne justifie aucun droit ; cela annule l’individu qui n’est plus qu’un « zéro » noyé dans un prétendu « infini ». Ce qui importe, c’est de prévenir certains abus dans les rapports entre les hommes. Une telle dynamique ne pourrait-elle pas conduire des Etats africains, notamment, à une démocratie véritable ?

Ouédraogo Saïdou
Korsimoro

Sujet n°4 : « Seul le développement endogène est capable de sortir les pays du Tiers Monde de l’état de sous-développement », disait un économiste contemporain. Discutez cette affirmation.

Depuis leur accession à l’indépendance, les nations du Tiers Monde vont mal : misère, famine, maladies endémiques. En somme, l’indépendance économique de ces nations tarde à venir parce que leur développement est en berne. A cette impasse, un économiste contemporain pense que : « seul le développement endogène est capable de sortir les pays du Tiers Monde de l’état de sous-développement ». En d’autres termes, les pays pauvres ne peuvent sortir de l’ornière qu’en comptant sur leurs propres forces. Or, pays pauvres riment avec incapacité, manque de moyens, indigence et par conséquent aide, SOS, secours d’urgence. Aussi, n’est-il pas superflu de s’interroger sur la valeur réelle des propos de l’auteur. Ce qui nous commande, dans un premier temps, d’évoquer les raisons qui semblent sous tendre la prise de position de l’auteur. Ensuite, nous montrerons les insuffisances subséquentes à la stratégie de développement prônée, pour enfin suggérer une voie de développement conciliatrice.
Pour certains, le développement endogène est la seule arme capable de combattre le sous-développement dans les pays du Sud. Les stratégies de développement à l’occidentale transférées dans les pays du Sud sont restées inopérantes. Les secteurs de développement tels que l’industrie et le commerce ont plutôt enrichi les colons que les pays où ils étaient implantés. En effet, la surexploitation des matières premières, la négligence des cultures vivrières, la détérioration des termes de l’échange et la dévaluation des produits locaux ont appauvri davantage ce bloc. Dans les pays comme le Burkina Faso qualifié de « bon élève du FMI » parce qu’appliquant bien les programmes d’ajustement structurel, la population vit toujours en dessous du seuil de pauvreté. Aussi, la mauvaise réputation des initiatives extérieures donnent-elles du crédit aux partisans du repli sur soi.
Pour une nation sous-développée, vouloir sortir de la pauvreté, c’est être capable d’amorcer un processus politique autonome, de définir un projet national en conformité avec ses réalités socioculturelles. Malheureusement, la dépendance accrue vis-à-vis de l’extérieur est un obstacle à une indépendance totale. Car, la plupart des aides ou subventions accordées aux pays pauvres sont conditionnées dans les faits par leur affiliation

idéologique ou religieuse. Hier, c’était le socialisme ou le capitalisme, aujourd’hui c’est la démocratie, demain peut-être les OGM, organismes génétiquement modifiés. A l’origine de son émergence, le Tiers Monde aurait opté justement de se départir des influences idéologiques extérieures pour viser entièrement son développement économique.
De tout ce qui précède, on peut affirmer que le développement du Tiers Monde doit s’inspirer des modes de pensée et d’actions internes. Parce que l’élément le plus important pour un changement des conditions de vie des hommes est la prise de conscience que leur destin est entre leurs mains ; que personne ne viendra faire leur développement à leur place, assumer leur responsabilité sans eux. Un militant panafricaniste dit à propos qu’ « un grand peuple ne demande jamais sa route à ses semblables». Ainsi, seule la somme des intelligences et des volontés propres à ses peuples pourra faire émerger le Tiers Monde en perte de vitesse. Le développement endogène, parce qu’il est sans contrainte extérieure, serait une voie idéale pour sortir du sous développement. Toutefois, il faudrait reconnaître que la composition du Tiers Monde est diverse, comme le sont ses réalités.
Le Tiers Monde regroupe des pays pauvres souvent très endettés qui connaissent d’énormes difficultés que seul un développement endogène pourrait résoudre. Le développement, quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, pose comme préalable la mobilisation de capitaux. Ces capitaux doivent servir à transformer les matières premières en place qui devraient générer des richesses pour satisfaire les besoins des populations. C’est à défaut d’en posséder que les Etats pauvres se rabattent sur les pays nantis. Par exemple, les différentes dettes contractées par les pays démunis avaient pour objectifs de moderniser l’agriculture, d’exploiter les minerais et d’installer des usines de transformation des matières premières. Si ces initiatives n’ont pas porté fruit dans certains pays, cela est dû plus à des facteurs internes ou à une conjoncture internationale qu’à l’aide.
Des facteurs internes peuvent freiner les efforts engagés en faveur du développement. En fait, le développement est un processus complexe qui prend en compte la combinaison de plusieurs facteurs, notamment les facteurs naturels et humains. D’une part, le manque de pluie ruine les efforts en faveur de l’agriculture ; d’autre part, la dégradation de l’environnement restreint la capacité du milieu à satisfaire les besoins de la population. L’exode massif des bras valides des pays subsahariens vers les pays du littoral dans les années 1973 et 1974, dû aux longues sécheresses, illustre l’instabilité des facteurs naturels et l’avancée du désert. Lorsqu’on ne peut plus compter sur ses propres forces, il est sage de faire appel à plus fort que soi.
Le monde d’aujourd’hui place tous les pays dans une situation d’interdépendance à laquelle nul ne peut se soustraire. Dans le meilleur des cas, la mondialisation des échanges permet à l’individu, au fond de sa localité, de bénéficier à meilleurs frais, des bienfaits de la science, de la technique et de la technologie. Dans le pire des cas, le quotidien est géré par la fluctuation du dollar ou du prix du pétrole. Cette nouvelle donne de l’ordre mondial doit s’inscrire indubitablement dans les actions de développement au niveau national.
Compte tenu des insuffisances du développement endogène sur les plans aussi bien interne qu’externe, d’autres stratégies de développement ne sauraient être superfétatoires. L’occasion est donc donnée aux pays du Sud d’associer les apports positifs de l’extérieur à ce qu’il y a de meilleur dans leur patrimoine.
Le mal n’est pas l’aide en tant que telle, mais l’impossibilité de la gérer de manière efficace et efficiente. Dans certains pays, la corruption sans masque, la dilapidation des richesses et le gaspillage des biens dans tous les secteurs de la vie socio-économique, a mis des pays à genou : la Côte d’Ivoire des années 1980 et le Zaïre de Mobutu ont sombré dans le chaos à cause de la mauvaise gestion des deniers publics par leurs dirigeants. La misère et la guerre civile qui sévissent dans ces deux pays sont la conséquence de cette gangrène. Tant que cette tare n’est pas extirpée de notre système de gouvernance, aucun développement ne sera possible.
D’autre part, on ne fera pas le développement uniquement par les gouvernants, on le fera aussi par la base. La population doit participer pleinement à l’effort de développement à travers le renforcement de l’initiative locale, la transparence et l’obligation pour les dirigeants de rendre compte de leur gestion. Cette responsabilisation des gouvernés ressort clairement des propos de F. Giroud dans La comédie du pouvoir, un livre publié en 1979 : « Choisir les gouvernants par l’élection c’est bien. Ne pas compter sur eux pour changer, ni même gérer la vie, c’est mieux ». Par leurs efforts, par la solidarité qui se noue entre eux, les hommes peuvent, en partie et à leur mesure, régler certains problèmes de société dont ils souffrent comme le chômage, par exemple.
Cette solidarité interne prévaut également pour l’ensemble du bloc. En renforçant les liaisons entre pays émergents et pays très pauvres, les premiers bénéficieront d’un marché plus large pour écouler leurs produits
manufacturés et les seconds d’expériences et de l’avancée technologique. Cette entraide entre pays du Tiers Monde se manifeste à travers les relations entre pays asiatiques et africains. Les relations Sud - Sud peuvent être donc un palliatif à la dépendance extérieure.
Ce qui est souhaitable pour le Tiers Monde, c’est de parvenir à mobiliser ses forces productives et ses ressources pour se développer. Cependant, un développement endogène face à une insuffisance d’atouts est une aventure suicidaire. Pour la question du développement donc, il faudrait éviter l’attitude qui consisterait à ériger en vérité absolue et intangible des propositions qui ne sont que de simples schémas théoriques, économiques notamment. Car le développement ressemble à la foi dont Pascal disait qu’« elle embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire ». Tout ne laisse-t-il pas penser que le développement est surtout une question de bonne gouvernance économique et politique ainsi que de solidarité ?
Sehidou Ouédraogo
Ouagadougou

Sujet 5 : « C’est la démocratie qui permet à l’homme libre de naître, mais, c’est l’homme libre qui permet à la démocratie de durer. » (Jean François Revel) Est-ce votre avis ? Pourquoi ?

Les hommes dans leur vie en communauté ont toujours été en quête d’une bonne formule pour la gestion de la chose publique. C’est ainsi qu’à l’opposé des amères expériences de la monarchie et de l’anarchie, la démocratie semble être le système politique qui présente des avantages certains en ce qu’elle est garante de valeurs telles la liberté et la responsabilité. Toutefois, si pour certains, c’est la démocratie qui engendre la libération de l’homme, pour d’autres sans la liberté, la démocratie est précaire. En cela, il se pose entre ces deux notions, un problème de dépendance ou de primauté. N’est-ce pas la préoccupation de Jean François Revel quand il affirme : « C’est la démocratie qui permet à l’homme libre de naître, mais c’est l’homme libre qui permet à la démocratie de durer. »
Alors, quel est le rapport le plus contraignant qui existe entre démocratie et liberté ? Un rapport d’antériorité ou de réciprocité, d’inclusion ou d’exclusion ? L’itinéraire que nous parcourrons devrait nous permettre de répondre à cette interrogation.
La démocratie est un mode de gestion politique qui reconnaît la souveraineté du peuple sur toutes les décisions publiques. Un régime dit démocratique se distingue particulièrement par l’existence d’institutions républicaines et l’organisation d’élections régulières en vue de désigner les représentants du peuple. Il n’est donc pas surprenant que Jean François Revel affirme que la démocratie permet la naissance de l’homme libre. En effet, le régime démocratique est par excellence celui qui garantit les libertés individuelles et collectives telles les libertés d’expression, d’opinion, d’association, de manifestation, de religion. Comme nous le constatons, dans la démocratie, le citoyen est libre de dénoncer la gestion de la chose publique, d’adhérer à des mouvements syndicaux, à la religion de son choix, car cela est un droit qui lui est reconnu par la loi fondamentale de laquelle le régime tire légitimité et légalité.
D’autre part, il faut reconnaître que cette liberté est une arme à double tranchant : d’un côté, elle est produite par la démocratie, mais de l’autre, elle est un instrument dont se sert le citoyen pour inquiéter la démocratie et les démocrates. En effet, il est de la nature de l’homme politique de tomber souvent dans les dérives de la dictature. Celui-ci a un penchant pour le "diktat", et les autorités étatiques, même portées au pouvoir par le peuple, n’échappent pas à cette règle. L’homme d’Etat allemand l’avait dit : « Celui qui a la force va tout droit dans son sens. » Par exemple, nous avons vu des présidents élus démocratiquement, tels celui du Nigeria, Olessegun Obassanjo, celui d’Afrique du Sud, Thabo MBeki, dont le mandat arrivant à terme, n’étaient plus autorisés par la constitution à se représenter. Qu’à cela ne tienne, ces chefs d’Etat se consumaient d’envie de tripatouiller la loi fondamentale en vue de s’octroyer un nouveau mandat. N’eût été la liberté que la loi conférait aux citoyens et aux institutions de ces pays, on aurait assisté à des dérives. Cette tendance rétablie en faveur de la loi démocratique a fait le bonheur de la démocratie dans ces Etats, justifiant le second volet du propos de Revel selon lequel, « c’est l’homme libre qui permet à la démocratie de durer. »
Ainsi, en un mot, Jean François Revel, à travers cette affirmation, a voulu nous faire comprendre que la démocratie libère l’homme, et c’est grâce à cette liberté que la démocratie survit. Dès lors, nous pouvons nous interroger sur l’effectivité de la liberté qu’accorde la démocratie au citoyen et si, malencontreusement, la liberté n’est pas des fois un facteur nuisible à la démocratie ?
La démocratie, nous l’avions souligné plus haut, vit par les lois et dans les lois. C’est dire donc qu’il faut entendre par homme libre ici, l’homme qui est soumis à des lois qu’il doit respecter nécessairement au risque de se voir privé de sa liberté. En démocratie, l’homme libre est une créature de la loi. C’est dire en clair que le citoyen libre dont parle l’auteur est celui-là même qui est autorisé à faire tout ce qu’il veut, à condition de ne pas contrevenir à la loi. Par exemple être commerçant, animiste, sans nuire à ceux pour qui commerce et animisme n’ont aucun intérêt.
D’autre part, un classique, Platon, disait que « la démocratie est une source d’anarchie ». En effet, c’est au nom de cette liberté garantie par la loi que n’importe qui dit ce qu’il veut, fait ce qu’il veut. C’est au nom de cette liberté également que, par des raccourcis, certains hommes politiques en viennent à nuire au peuple et à la notion même d’intégrité. Un candidat à la députation qui achèterait les voix des votants serait de ces dirigeants nuisibles. Car, on ne prend pas toujours le temps et la peine d’être démocratiquement libre avant de chercher à jouir de la liberté démocratique.
Au terme de cette analyse, nous constatons avec Jean François Revel que si la démocratie est un terrain propice à la naissance de la liberté, cette dernière est la sève nourricière de la démocratie sans laquelle elle meurt. Cependant, la liberté dans un régime démocratique doit avoir un contenu bien précis car mal comprise, elle crée un désordre irréparable. La question de la primauté est donc absurde car il est plus judicieux de relever l’appui que ces deux notions se prêtent mutuellement.
Ouédraogo Adama
Groupe d’étude de Zorgho

Sujet 6 : « Le développement des pays africains est tributaire de la décentralisation de leurs administrations.» Appréciez cette déclaration d’un politique africain.
L’amélioration des conditions de vie des Africains en termes de mieux être et de croissance économique dépend aussi du mode de gestion de nos administrations. En effet, lorsque l’Etat accorde des pouvoirs de décision et de gestion aux collectivités de base, celles-ci semblent trouver des solutions à leurs propres préoccupations.
Cependant, la décentralisation serait-elle une panacée au point de conduire toute collectivité qui l’adopterait sur la voie du développement ? Ne pourrait-elle pas susciter des instincts de division, ennemis de toute croissance, vu que le processus de refondation des réalités ethniques dans le creuset des identités nationales est toujours en cours ?
Devant la déclaration du politique africain, quelle appréciation s’impose-t-elle le plus à nous : soutenir que le meilleur devenir de l’Africain est intimement lié au transfert des pouvoirs de l’Etat aux collectivités (ce sera la première partie de notre réflexion) ou plutôt se convaincre que cette autonomisation des collectivités peut être un obstacle au développement ? (2ème partie)
La décentralisation apparaît comme le meilleur système d’administration du territoire pour enclencher le développement. En effet, les stratégies de développement conçues et transférées par l’Etat central vers les périphéries ont échoué, pour n’avoir pas été en adéquation avec les aspirations des populations locales. Or la décentralisation consacre le droit des collectivités à s’administrer librement et à gérer leurs propres affaires. C’est une opportunité pour les populations de s’organiser, de concevoir au niveau local un schéma de développement. Dans cette perspective, ce sont elles qui élisent leurs responsables, réfléchissent sur leurs préoccupations, sérient les problèmes de leur terroir et en proposent les solutions. A juste titre, Joseph KI-ZERBO écrit: « On ne développe pas, on se développe.»
D’autre part, la décentralisation est un moyen pour la promotion de la démocratie, un facteur clé de développement. En garantissant les libertés fondamentales, la primauté du droit et en impliquant l’obligation de rendre compte, la démocratie renforce la gouvernance locale et vice versa. Celle-ci est une offensive contre la corruption et l’impunité, facteurs de désintégration sociale et de dégradations économiques. C’est pourquoi Jean Ziegler souligne qu’ « il ne peut y avoir de développement véritable sans un minimum de démocratie. » Au plan économique et social, la décentralisation est perçue comme une source d’émulation, une impulsion à
la base, capable de sortir les populations de la misère.
De tout ce qui précède, on peut affirmer que la décentralisation est un vecteur de développement en ce sens qu’elle fait des populations, les maîtres d’œuvre de leur épanouissement. Car l’élément fondamental pour un changement des conditions de vie des populations locales n’est pas seulement la prise de conscience que leur destin est entre leurs mains, mais aussi la capacité, pour ces populations, de se choisir un destin propre à elles. La décentralisation, parce qu’elle renforce en cela la bonne gouvernance, pourrait être la voie idéale pour le développement. Toutefois, on ne devrait pas négliger les pièges de la décentralisation ni l’importance de l’apport extérieur dans le processus du développement de l’Afrique.
Ce qu’il en est de la décentralisation : parce qu’elle s’appuie sur la régionalisation, la décentralisation peut susciter des instincts de régionalisme et de xénophobie pouvant menacer la cohésion sociale. Dès qu’il y a un lopin de pouvoir à partager dans une région, on oublie rapidement l’Etat et la nation, pour se poser comme natif de tel ou tel terroir. Par exemple, lors des municipales, des Burkinabé ont été traités d’étrangers au Burkina Faso pour avoir voulu briguer un mandat de conseiller municipal dans des localités où ils étaient allogènes. En outre, l’ignorance des masses les transforme en bétail électoral lors de scrutins où leurs voix font le bonheur des politiciens véreux et le lit de leur malheur. Ces scrutins souvent entachés de fraudes peuvent donner lieu à des contestations, prétextes et points de départ d’agression, de répression et de véritables guerres. Est-il besoin d’ajouter que sans paix, on ne saurait se développer ?
Le développement pose toujours, comme préalable, la mobilisation de capitaux qui doivent servir au financement des programmes visant la satisfaction des besoins des populations : autosuffisance alimentaire, accès aux services sociaux de base… C’est dire que sans argent, la décentralisation ne peut booster le développement. D’autres facteurs telles que la dégradation de l’environnement, les migrations et l’interdépendance des pays induites par la mondialisation restreignent la capacité du milieu à satisfaire les besoins des populations. Partenariats, réseaux et solidarités à dimensions mondiales sont des phénomènes déterminants de l’évolution des sociétés contemporaines. Il est nécessaire que toute initiative régionale en tienne compte.
A l’analyse, la décentralisation se révèle être un atout pour la transformation des pays africains. Cependant, le transfert des pouvoirs vers la périphérie sans mesures d’accompagnement adéquates, pourrait rester inopérant. Tout porte à croire que le développement est surtout une

question de capitaux, d’éducation et de bonne gouvernance économique et
politique, et il ne suffit pas de décentraliser ces problèmes basiques pour les résoudre.
Larba Ouédraogo Manga

4. D’autres exemples
La composante que voici porte sur des sujets classiques : la vie sociale, la politique, la science, la philosophie. On y fait l’application, parfois atténuée ou renforcée, de la théorie exposée ci-dessus. Cela a parfois demandé un développement thématique plus ou moins long. Mais j’ai pensé que ces détours pouvaient constituer un apport certain au bénéfice de ceux à qui manqueraient les documents classiques.

Sujet n° 1: Que penser des cérémonies

INTRODUCTION
On parle de cérémonie religieuse, de cérémonie de mariage, de cérémonies mondaines ou d’usage. Ce sont des manifestations culturelles ou cultuelles dont le but est de rendre collectivement témoignage à un fait social marquant. Ce témoignage est matérialisé par des gestes qui se mécanisent à force de ne pas changer ; des couleurs que l’on retape parce qu’elles ne sauraient être éternellement expressives ; des mélodies qu’on ressasse pour notre ennui ; des symboles et des signes qu’on ranime pour notre supplice. Les cérémonies sont souvent d’un autre âge et d’une autre conscience que les nôtres. C’est pourquoi elles manquent à notre intérêt, comme nous manquons à leur profondeur. On peut à ce moment préférer le naturel au cérémonieux, celui-ci pouvant être perçu comme une manifestation à la faveur de laquelle l’homme tire plaisir de sa condition ampoulée et à tromper sa solitude. Ce qui est vraiment désolant dans les cérémonies, c’est qu’elles nous offrent l’occasion de communier à la société tout entière ; mais c’est pour que chacun retourne, peu de temps après chez soi, tout seul, les mains dans les poches.
Pourtant, n’y aurait-il pas quelque démesure et quelque angélisme à prétendre refuser les cérémonies ? Que deviendrions-nous individuellement et collectivement, si nous ne célébrions de temps en temps le lien dérisoire qui nous unit aux autres ? La cérémonie n’est-elle pas, avec le langage et la raison, les signes les plus distinctifs de l’homme ? Sans doute, les animaux organisent aussi des cérémonies, mais c’est dans les contes.
Il convient donc de bien se demander ce que signifient les cérémonies : ne sont-elles que du vide que l’homme tente en vain de rendre solennel, ou relèvent-elles du bon sens ?
* *
A. Que la cérémonie puisse apparaître comme une manifestation superficielle, un jeu masqué, cela n’est pas douteux. Comme manifestation sociale, elle est souvent organisée sur les ruines de croyances et de convictions qui ne sont plus les nôtres. C’est pourquoi, avouons-nous, nous allons y « assister », c’est-à-dire que nous allons voir et laisser faire en attendant la fin. Nous préférons généralement les conséquences des cérémonies à leur cause. Par exemple : comme il y a des funérailles festives, qu’est-ce qu’il y a de plus important pour nous après l’interminable déploiement du rite : chercher à comprendre le sens profond de cette cérémonie sans âge, ou guetter une place à la table du rafraîchissement ? Parfois, le maître de cérémonie semble plus pressé que ceux qui se morfondent à attendre la fin du supplice. Dans ce cas, le massacre du cérémonial est permis, pourvu que ce massacre soit cérémonieusement fait. Codifiée une fois pour toutes à partir d’un évènement ou d’un consensus primordial qu’il convient de célébrer pour préserver l’impact qu’ils ont sur nous, la cérémonie nous touche rarement. Elle est comme un cadavre qu’on tente de ranimer en essayant périodiquement d’y introduire de la vie. Il ne reste rien d’autre aux héritiers consciencieux de ce vide que de le rendre solennel et somptueux. Déconnecté du sens original de nos cérémonies, nous nous rachetons en leur donnant au moins de la saveur : de bons repas pour apaiser notre faim.
B. L’homme qui se présente à la cérémonie, soit pour la présider, soit pour y assister : de quoi a-t-il l’air ? L’homme social, tel que le décrit Rousseau dans son Second Discours, est un être totalement extraverti. « L’important, dans la société corrompue, n’est pas d’être vertueux, mais de paraître. » Aussi bien dans les Confessions que dans le Second Discours et l’Emile, Rousseau dénonce tout ce qui manque de naturel : l’hypocrisie et la politesse des cérémonies, l’anti-naturalisme de l’éducation. Appréciant par ailleurs la fête pour le caractère familial de celle-ci, le philosophe de la nature (Rousseau) n’a que du mépris pour les cérémonies et l’apparat. Selon lui, coiffeurs, cordonniers, tailleurs et bijoutiers n’auront pas droit de cité dans le paradis. Ils iront tous cramer en enfer, coupables devant la nature de faux et diffusion de faux. Comme chacun peut le constater, les personnes qui se prêtent de bonne grâce aux cérémonies manquent parfois de naturel, et de profondeur. Pire : elles manquent à leur propre nature. Maîtres et amateurs de cérémonies se ressemblent : vastes accoutrements atemporels pour les premiers afin qu’ils nous inspirent la crainte de ce qu’ils représentent ; hilarité, sérieux et coquetterie ampoulés pour les seconds, afin de dérober, même à leurs propres yeux, la précarité de leur situation concrète. Les uns et les autres se ressemblent, et tous ressemblent au mauvais cercle : celui dont le centre et la circonférence coïncident.
C. Le rapport unissant la cérémonie à l’homme qui ne peut s’en passer est humainement creux. Nous l’avons montré : ritualisées loin de l’événement primordial qui les fonda et hors du sens des symboles qui les justifie, les cérémonies sont des solennités vides. Celui qui trouverait son bonheur en courant d’une cérémonie à l’autre, d’un vide à l’autre, comment ne pas penser que sa personnalité n’est qu’apparence ? Chez Sartre, c’est bien le « salaud », celui qui se contente des choses en ce qu’elles ont de plus fragile, de plus trompeur. Comme une graine ailée, le salaud va donc d’une cérémonie « ambiancée » à une autre encore plus « ambiancée » et de là à nulle part. Le chemin qui conduit l’homme à lui-même est abrupt. Il est incertain que les cérémonies puissent l’y conduire.
Faut-il alors brûler tous nos livres de cérémonial, jeter à la poubelle les symboles religieux, nationaux et familiaux, effacer de nos calendriers les dates de nos commémorations ?
* *

A’- Qu’adviendrait-il si les hommes brûlaient tous les symboles dont la présence authentifie toute cérémonie ? Si le héros sartrien jetait l’arbre à palabre au feu et les vieux au milieu ? Si drapeaux et Constitutions, bosquets sacrés et totems, Coran et mosquées, Bible et églises subissaient le même sort ? Sans transition, c’est notre « Contrat social » qui irait au gouffre. Suivrait de là le retour en ordre dispersé dans l’état de nature où régna, selon Hobbes, « la guerre de tous contre tous.» Quand le socle social tremble à ce point, il sonne le glas d’une culture. C’est de cette manière que les belles civilisations phénicienne et Inca ne sont plus pour l’humanité que de beaux souvenirs. N’est-ce pas pour éviter de tels désastres socioculturels que Rousseau a accepté le contrat démocratique comme un mal nécessaire ? Dénonçant par la suite les cérémonies imaginées pour « concrétiser » la démocratie, Rousseau ressemble en cela à cet homme que le proverbe africain suspecte en disant qu’il prétend ne pas manger du crapaud, mais prend du plaisir à en déguster le bouillon. On le voit : brûler les symboles nationaux et religieux, supprimer les cérémonies, soi-disant qu’elles sont superficielles, hypocrites, légères, ce serait commettre un mal d’une extrême gravité : la rupture de la digue sociale. Celle-ci, en cédant, livrerait son contenu à un voyage sans retour qui correspondrait à l’affadissement de tous et de chacun.
B’- L’homme qui se croirait sérieux au point de revendiquer une société sans cérémonie est-il vraiment sérieux ? En une telle revendication, ne faut-il pas voir l’apologie de l’individualisme et de la solitude ? A force de répéter que « nous, n’a pas de sens », le héros sartrien nous laisse comprendre qu’il n’est qu’un nouveau salaud qui tente de se faire prévaloir en pourfendant les anciens salauds. « Ce qui ronge la tête n’épargne pas les yeux. » C’est entendu : Sartre, en exécutant la société, ce repère de salauds, exécute du même coup le pacte social, la vie, les symboles et les cérémonies liés à ce pacte. Simone de Beauvoir, en symbiose de corps et d’esprit avec Sartre, écrit : « Je ne souhaitais pas que l’existence de Sartre se reflétât et se prolongeât dans celle d’un autre : il se suffisait, il me suffisait. Et je me suffisais… Enfanter, c’est accroître vainement le nombre des êtres qui sont sur la terre, sans justification. » (In La force de l’âge.) C’est cela, l’orgueilleuse expression de l’individualisme : « Je me suffis. » Et même si, dans cet état d’esprit, Simone de Beauvoir écrivait : « Nous nous suffisons », ce serait encore de l’égoïsme à deux. A force de n’avoir affaire qu’à lui-même, l’individualiste est pris de « nausée » : il rend alors la conclusion de ses prémisses : « la vie n’a pas de sens ». Entre l’absurdité de l’existence et le suicide, montre Sartre, tous les choix se valent. L’affirmant, Sartre tombe dans l’hypocrisie qu’il pourfendait. Lui qui, pour rien au monde ne renoncerait à la vie, s’en va clamant que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.
C’- Le mépris des cérémonies nous conduirait donc très loin : hors de la société et hors du sens de la vie. Par là, nous comprenons que nous n’avions pas compris. Il va falloir reconsidérer la compréhension que nous avions de la cérémonie et réévaluer le rapport qui nous unit à elle. Dans les Principes de la philosophie du droit, Hegel montre que le mariage n’est ni une affaire de parents, ni réductible aux effusions amoureuses des jeunes couples. En même temps que les parents et les époux, la société doit pouvoir donner sa caution morale et son appui légal à l’événement, d’où la nécessité de la cérémonie du mariage. On comprend alors que Hegel puisse écrire : « C’est ainsi que cette union n’est constituée moralement qu’après cette cérémonie qui est l’accomplissement de cette réalité substantielle par le moyen du signe. » Le mariage, pourrait-on dire, est une affaire trop sérieuse pour être exclusivement abandonnée à l’amour subjectif : il lui faut le sceau du pouvoir objectif chargé de veiller sur notre sécurité. Comme la célébration du mariage, aucune cérémonie n’est un but en soi-même. Quand ce qui est naturel se retire, nous devons nous attacher aux signes culturels sans lesquels les liens sociaux se dissolvent. Pascal, qui récuse l’idée de nature, organise la défense des cérémonies : elles seraient, selon ce philosophe, la preuve de notre bon sens. Le refus des cérémonies nous conduirait à rejeter tout ce qui est culturel. Ne serait-ce pas, alors, une vaine tentative : soit de retourner dans une nature qui n’existe plus (Rousseau) ; soit de se projeter hors de la société à la recherche d’une existence imaginaire ? (Sartre).
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CONCLUSION GENERALE

Faiseurs et consommateurs de cérémonies sont-ils aussi fous, aussi salauds que cela ? On prétexte du caractère superficiel, artificiel et hypocrite de ces manifestations pour les dénoncer. Et la société elle-même, qu’est-elle et comment se préserve-t-elle ? N’est-ce pas par l’artifice, la vraisemblance et l’apparence des lois et des objectifs qu’elle se donne ? Cet ordre artificiel est un ordre de servitude et d’injustice. L’homme le sait, mais il se soumet à lui : parce qu’il préfère la vie à la liberté. Pour celui qui renonce ainsi à la liberté pour vivre, mieux vaut une hypocrisie rentable qu’une sincérité nuisible. Ceux qui rejettent la vraisemblance parce qu’ils aiment mieux la vérité sont déjà morts ou ne sont pas encore nés. Tout angélisme refusé, nous pouvons donc affirmer que les cérémonies jouent un rôle important entre la société (fait artificiel) et l’homme (être d’apparence). Elles exercent sur nous une répression aimable pour que nous aimions ce qui nous fait souffrir. La vérité en soi, le bien en soi et toutes les valeurs humaines dans leur essentialité sont du ressort de la contemplation artistique, philosophique et religieuse. Et n’est-il pas singulièrement significatif que pour contempler le beau, le vrai et Dieu lui-même, l’homme doit se mettre à l’écart de la société ?

Remarques spécifiques au sujet n°1

« Que penser des cérémonies ? »

1. Tendance- Sujet de culture générale. Mais attention !
Il vous revient d’y investir, de façon explicite, vos connaissances en philosophie, psychologie, sociologie etc. Après avoir traité un tel sujet à l’examen, ne criez pas trop vite : « c’était très facile. » Prévoyez pour vous-même le minimum de points, calmez-vous, et abordez les autres épreuves avec le maximum de sérénité.

2. Formulation -Elle est impersonnelle, vague. On ne demande même pas : « Que pensez-vous ? » Mais : « que penser ? » Ce sont des précautions pour que l’énoncé reste général. Commencez à l’aborder par « qu’est-ce que… ? »

3. Mot-clef : « cérémonie »

4. Précautions à prendre.- Evitez de faire de votre dissertation, une narration qui se contenterait de décrire une cérémonie. Pour l’essentiel, référez-vous aux documents de culture générale.

5. Pour assimiler la démarche, répondez aux questions suivantes :
- ce texte a combien de parties ? Découvrez son plan. Ce plan est-il conçu et réalisé conformément au schéma (A----A’), (B----B’), C----C’) ? Montrez-le et étudiez la nature du rapport AA’ ; BB’ ; CC’.
- Repérez et nommez les passages en gras. Quelle fonction joue chacun d’eux dans le texte ?
- Rédigez un travail personnel en vous inspirant de la démarche suivie par ce texte. Pour cela, choisissez un sujet qui vous intéresse. En voici quelques exemples, à titre indicatif.
- Que penser du bruit ? de la torture ? de la peine de mort ? du sous- développement ? des relations internationales ? de la souffrance ? de la violence ?

Sujet n°2 : « Tout pouvoir est arbitraire. » Discutez cette affirmation.
Le pouvoir des idées. Le pouvoir de la science, des fleurs, de l’argent, de l’art…Ce sont là des expressions qui appartiennent à la vie quotidienne. Tous ces « pouvoirs » correspondent à la puissance d’attraction ou de répulsion que des choses ou des êtres exercent sur nous. Attirés ou repoussés par ces phénomènes, nous sommes dominés de façon « arbitraire », c’est-à-dire, sans raison ni loi, exceptées celles que donnent à la fois la logique et la réalité de la force. Ainsi, le soleil que nous essayons de fixer, remarque Spinoza, nous oblige arbitrairement à le voir à deux cents mètres au-dessus de nos têtes. Comparé au soleil, le pouvoir politique, notamment, n’est-il pas essentiellement arbitraire ?
Mais, paradoxalement, le pouvoir politique (pour continuer avec cet exemple privilégié), ne vient-il pas de notre volonté ? Rousseau écrit : « L’obéissance à la loi qu’on s’est donnée est liberté. » Le pouvoir, et tout pouvoir, que l’homme se donne, comment peut-il se justifier et se préserver, s’il n’était que pur arbitraire ?
Pour comprendre le paradoxe du pouvoir politique, un pouvoir qui domine au nom de la liberté et qui tue au nom de la vie, ne faut-il pas réajuster la question initiale, en cherchant à répondre à l’interrogation suivante : qu’est-ce que l’essence de la politique ? Précisons : que pouvons-nous savoir de la nature propre de la politique, indépendamment des dispositions subjectives de l’homme ou du régime qui l’applique ? (Fin de la partie, annonce questionnante. La suite serait, si l’on veut, l’annonce numérique)
Pour que nous apparaisse l’essence que nous cherchons, nous observerons le phénomène de la politique,
1°) afin de savoir comment et dans quelles circonstances ce phénomène s’annonce ;
2°) dans le but de comprendre de quelle manière il se manifeste et s’impose ;
3°) avec l’intention de déceler les raisons pour lesquelles, même devenu indésirable, le pouvoir politique s’entête et s’enracine.

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Pour obtenir l’adhésion des populations, le prétendant au pouvoir a recours à la rhétorique, il parle de paix, de développement et de liberté. Il se présente lui-même comme un anti-destin : contre le mal qui grandit, il affirme être en possession de la clef du bien qui ne finit pas.
C’est de bonne guerre et de bonne tradition. Déjà Hobbes avait présenté l’état de nature comme « un état de guerre de tous contre tous ». Un état où la liberté est immense et variée, mais où la sécurité est absente et le progrès nul. Hobbes montre dans le Léviathan que la force et l’intelligence des hommes, quand ceux-ci sont livrés à eux-mêmes, s’équilibrent et s’annulent. Personne n’est absolument plus fort ou plus intelligent que les autres, au point de n’avoir rien ni personne à craindre. Par conséquent, il vaut mieux que la société soit gouvernée et que l’homme soit commandé.
Ce qui donc, chez Hobbes, justifie le pouvoir politique, c’est d’une part, la méchanceté foncière de l’homme ; et d’autre part, le corollaire de cette méchanceté, c’est-à-dire : l’incohérence, le désordre et l’injustice qui règnent dans la société. Le pouvoir du Léviathan, du prince ou du prétendant, apparaît donc grâce à une logique de compensation ; ces hommes loups comprennent qu’il y va de leur intérêt d’immoler leur liberté sans mesure pour se préserver d’un mal infiniment plus redoutable : l’insécurité et le péril de la mort. La République de Platon, l’Etat libéral de Hegel, en définitive, ne promettent rien de plus à la société civile : soumettez-vous à moi et je vous délivre de vous-mêmes et de l’insécurité.
Concrètement, le prétendant au pouvoir politique demande aux populations de lui remettre leurs droits pour qu’il les gère au grand bonheur de chacune d’elles. De cette cession vient proprement le pouvoir politique. Un homme politique, c’est donc un homme dont le devoir est de gérer les droits des autres. Comme en désespoir de cause, les hommes acceptent cette cession, car l’expérience leur a suffisamment montré qu’ils sont incapables de surmonter leurs propres contradictions : ils font la guerre qu’ils ne veulent pas, et ne construisent pas la paix qu’ils veulent. Ils sont sans doute des êtres doués de raison, mais, parfois, devant certains drames historiques, il faut ne plus être capable de faire usage de la raison pour continuer à dire que l’homme est raisonnable. C’est cette double défaite, devant le bien et devant la raison, qui nous a valu le pouvoir politique. Par-là, le prince est notre raison objectivée, notre conscience armée, exposée au dehors. De cette manière, le pouvoir, qu’il soit immédiat comme celui de la coutume, individualisé ou institutionnalisé, promet de vouloir pour nous ce que veut notre conscience, de pouvoir pour nous ce que peut notre raison : le bien et le vrai, rien que le bien et le vrai. Le souverain, celui par qui adviendront le bien et le vrai devra pour cela se dédoubler : être roi et époux, chef suprême des armés et chef de famille, être juge et parti, sans jamais se contredire. Mais qu’arrive-t-il lorsque le prétendant, après avoir acquis l’adhésion des populations, se met en acte ? Le souverain aura-t-il toujours la mémoire assez fidèle pour se souvenir qu’il est la raison objectivée et la conscience extériorisée de ses compatriotes ? Tournons la question du côté où elle est le plus lugubre : remporter une victoire politique et être emporté par le pouvoir, n’est-ce pas la même chose, par la grâce du temps ?

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Quand le pouvoir politique s’installe, il se donne sans se laisser prendre et, finalement, c’est la société civile qui est prise. Quelle que soit la forme qu’il se donne, le pouvoir politique sera assez cohérent pour prendre des décisions, assez vigilant pour sanctionner les contrevenants. A travers les décisions et leur application, il arrive que la société civile soit mobilisée et habilement guidée vers des objectifs qui ne sont pas toujours avoués. Au niveau des sanctions, le pouvoir montrera, plus qu’ailleurs, qu’en se chargeant des droits des citoyens soi-disant pour les gérer, c’est en fait pour se comporter en Léviathan ayant droit. L’Etat est, en cela, une puissance variable et indistincte qui s’autorise à contraindre tout le monde, mais personne ne s’autorise à lever le petit doigt sur lui. Grand et insaisissable est l’Etat, et ses serviteurs en profitent ! Le souverain révèle ainsi, par l’acte répressif, qu’être au-dessus de la loi, c’est être hors de la loi : Le prétendant au trône se prosterne toujours pour mendier le pouvoir ; il se redresse pour être intronisé ; et afin qu’on le voie crier victoire, il exige que le peuple se courbe ou rampe.
Dans le paragraphe n°261 de la Philosophie du droit, Hegel systématise, à notre sens, ce renversement des rôles entre le peuple et le souverain. Il décrit en effet l’Etat, (organe suprême du pouvoir politique), comme une « nécessité extérieure » et comme « but immanent » de la société civile. L’Etat tend ainsi à se séparer de sa base populaire ; pas seulement à se séparer d’elle, mais à se la subordonner. Hegel signifie par là que dans la pratique, le pouvoir politique supplante la société civile et renverse les rôles : l’Etat ne se donne plus pour devoir de gérer les droits des gens à lui cédés, ce sont les gens, déjà dépossédés de leurs droits, qui ont pour devoir de servir l’Etat.
Le souverain qui devrait se dédoubler pour bien jouer son rôle, ne peut en réalité le faire, sans saper son autorité. Le chef qu’il est ne peut sanctionner le citoyen qu’il est. Il ne lui reste qu’à jouer à fond, le jeu du pouvoir qu’il incarne, même au plus fort du doute, de l’erreur et de l’absurdité, ce qui est arbitraire. L’homme politique allemand, Bismarck, est clair : « Celui qui a la force va droit dans son sens. » N’ayant pas obtenu l’aval de l’Assemblée pour surarmer l’Allemagne, il l’a dissoute pour « vice de forme » et a réussi à mettre sur selle une autre Assemblée. Celle-ci se hâta d’accorder au souverain allemand carte blanche pour surarmer son pays et attaquer la France. De l’exemple de cet homme politique, disons : l’essence du pouvoir, c’est d’aller dans le sens de la puissance, et non dans le sens de la masse. Et même quand la masse est au pouvoir comme dans les démocraties populaires de naguère, que remarque –t-on ?
Quand le politique change de camp, l’arbitraire change de nom. Plus justement : l’arbitraire suit le pouvoir politique comme son ombre. En effet, les régimes révolutionnaires ont toujours prôné la réconciliation de la société civile et de l’Etat au niveau, non plus d’un souverain, mais de la masse. Mais Zinoviev déclarait au XIIè congrès du parti communiste soviétique : « Toute critique de la ligne du parti, même si elle se prétend être une critique de gauche, est objectivement une critique de droite ». Et Trotski en 1924 : « Aucun de nous ne veut ni ne peut discuter la volonté du parti, car le parti a toujours raison. On ne peut avoir raison qu’avec le parti, car l’histoire n’a pas ouvert d’autres voies pour suivre la raison. »
Caricaturons : le peuple était jadis tenu prisonnier comme une souris dans le bocal de la souveraineté du prince. Et voilà que le jour où cette souris mit les pattes dehors, un chat l’attendait en se pourléchant les babines : la souveraineté du parti. Le face à face du pouvoir politique et de la société civile ressemble à une lutte opposant deux vieillards : c’est celui qui pousse le premier qui l’emporte. Or, il se trouve que c’est toujours le pouvoir politique qui pousse le premier. Malgré l’angélisme d’intention des uns et l’idéalisme des autres, Alain a raison de dire : « Il n’y a qu’un pouvoir, qui est militaire. Les autres pouvoirs font rire et laissent rire » (Propos II, 406) N’est-ce pas une tautologie que de dire qu’un tel pouvoir est arbitraire ? Le pouvoir politique en acte démontre ainsi qu’il n’est ni la conscience objectivée de personne, ni la raison extérieure d’aucun peuple. Il est l’arbitraire de sa force allant tout droit dans le sens de sa puissance.
La logique aurait voulu qu’à ce niveau et à ce degré de trahison, le contrat Etat /société soit dénoncé et rompu. Mais le peuple, paradoxalement, persiste et clame : « Nous voulons un roi. » Si les Juifs de l’antiquité qui s’écriaient ainsi avaient pu arpenter les siècles pour savoir comment et pourquoi les révolutionnaires français avaient exécuté leur roi, ils se seraient avisés de réserver au leur, un échafaud pour trône. Le pouvoir politique, même se sachant en parfaite inadéquation avec sa raison d’être, persiste et saigne le peuple. L’un et l’autre, le pouvoir politique et le peuple, savent qu’il vaut mieux vivre dans une société sans lois que de vivre dans une société où la loi est celle du silence, de la tricherie et du meurtre. Mais ils restent collés l’un contre l’autre et tous deux collés contre leur malheur. Pourquoi le pouvoir politique, même reconnu arbitraire, se pérennise-t-il ?
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En l’Etat arbitraire, l’homme reconnaît et aime son propre arbitraire. L’homme n’est pas un être séraphique, une sorte de chèvre raisonnable qui n’aboie ni ne mord. Et qu’importe qu’il soit pour son semblable, « loup » (Hobbes) ou « enfer » (Sartre.) Dans cette sorte de salle de spectacle qu’est l’histoire, l’homme s’ennuie très vite à regarder des pouvoirs justes et équitables. Des images de la seconde guerre mondiale nous parviennent encore par la télévision. On y voit Hitler adulé, désiré, adoré et comme savouré. Des personnes des deux sexes et de tous les âges l’aiment et le lui font savoir. Comme si Hitler exauçait leurs désirs secrets ! Comme si, en la nuisance infinie dont était capable cet homme, il y avait un charme autrement plus envoûtant que celui qui émanerait des hommes de paix, de pardon et de justice. Qui sont ces grands hommes qui se bousculent dans nos manuels scolaires, écrits pour l’éducation de nos enfants ? Alexandre le Grand, Souleymane le Magnifique, Napoléon, Chaka ? Des bandits qui n’ont pas de comptes à rendre à la loi de tous, parce qu’ils sont la mesure de leur propre loi : des anormaux frauduleusement promus normatifs ! Nous les aimons parce qu’au fond, nous sommes ce qu’ils ont été : des engins de mort. Mais dans les faits, ils nous dépassent parce que, eux au moins, ont eu le courage d’être à la hauteur de leur haine, de leur agressivité et de leurs ambitions. Nietzsche, poète et penseur de l’énergie écrit : « le pardon, c’est le coup de pied rentré, » ou le coup de poing retenu. Plus on retient de coups de poing, plus on aime intensément le boxeur qui extériorise notre désir le plus profond, en frappant fort et juste.
Et même si, en désespoir de cause, le souverain et ses délégués ; le parti et ses membres finissaient par se saborder, ils laisseraient derrière eux : une logique, une police, une mentalité, une administration, un langage, des institutions, qui auraient marqué à jamais l’imaginaire et le comportement des populations. Pour le meilleur et pour le pire. Il arrive, ainsi, que l’Allemagne post-nazie et la Russie post-communiste reviennent sur les ruines du nazisme et du communisme. Là, elles se souviennent que l’apogée de ces systèmes d’horreur était très exactement l’apogée de leur propre grandeur. La nostalgie de cette grandeur tombée en ruines ne survit-elle pas, étrangement et différentiellement, dans la sensibilité des pouvoirs politiques actuelles, chargées de rebâtir une nouvelle Allemagne et une nouvelle Russie ?
Ce que nous voulons souligner, c’est que le pouvoir politique, s’il ne trouvait en l’homme un complice de premier choix, n’aurait pu se faire assimiler et aimer à ce point. Le pouvoir politique est de nature militaire comme l’a affirmé Alain, parce que l’homme se plaît à être l’expression adéquate de sa nature explosive, belliqueuse. N’est-ce pas dans ce sens qu’Aristote a pu dire : « l’homme est un animal politique » ? C’est-à-dire : comme agent de la politique, l’homme a suffisamment de ressources pour dompter arbitrairement les habitants de la nature ; et comme sujet de la politique, il est un animal à mâter politiquement pour qu’il apprenne l’obéissance et la sociabilité.
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L’essence de la politique (sa nature propre) telle qu’elle nous apparaît au terme de notre analyse n’est guère édifiante. Spinoza avait pensé qu’un jour le pouvoir politique disparaîtrait, parce que l’homme qui se serait réconcilié avec la raison n’aurait plus besoin des services d’un maître aussi redoutable. Ce jour tarde à venir, il dure une éternité. Parce qu’en réalité, la politique n’a pas d’essence ou de nature propre à elle. Son essence est celle de l’homme : l’énergie naturelle perceptible dans la violence culturelle. En se regardant dans un miroir, l’homme voit son propre visage ; s’il se mirait dans la politique, il verrait son propre centre. Les moralistes de tous les temps et de toutes les cultures, à force d’insister sur ce que l’homme doit être, nous apprennent finalement ce qu’il est vraiment. L’homme ne chercherait pas éternellement à être bon, si la vie lui avait gratifié d’une nature qui ne serait que bonté.
La force inaugurale à partir de laquelle cette humanité- ci essaima, de cultures arbitraires en civilisations fomentées, est explosive. Au commencement était l’énergie. De là vient que la paix, l’amour, la justice, à notre pacifisme défendant, sont des accidents de parcours ; la domination, l’inégalité, l’arbitraire, des faits de tous les jours. Faut-il, par dépit, que nous remontions au singe pour signifier que notre « Contrat social » est un contrat de dupes ? Ou que, par défi, nous nous apprêtions encore à descendre de l’être contradictoire que nous sommes pour que l’homme à venir vienne ?

Remarques spécifiques au sujet N°2 :
Que pensez-vous de cette affirmation :
« Tout pouvoir est arbitraire. » Remarques :
1. Tendance
– Philosophie politique.
2. Formulation. « Tout pouvoir… » On sait que c’est le pouvoir politique qui est visé, mais il faut y arriver en douceur. Il n’ y a pas que ce pouvoir qui existe.
3. Mots-clef : « pouvoir », « arbitraire »
4. Précautions à prendre
- Ici, la problématique est difficile à faire apparaître ; elle est interne à la définition même du pouvoir politique, parce que « l’arbitraire » fait partie intégrante de ce pouvoir. On est en difficulté. « D’une part…d’autre part », ce procédé risque de ne pas bien fonctionner parce que, en politique, ce qui est à l’endroit, c’est cela aussi qui se trouve à l’envers. On s’exposerait par là à disserter hors du sujet. Il nous reste à orienter le débat vers les métamorphoses de la pratique politique en insistant sur ses contradictions en vue de le suspendre à l’arbitraire de l’homme lui-même.
o La connaissance de trois philosophes au moins, est indispensable pour entrer dans ce débat : Thomas Hobbes, Baruch Spinoza et Jean-Jacques Rousseau. Nous ne sommes plus dans le cadre d’une culture dite générale. Un peu de spécialisation est nécessaire.
o Résistez à la sollicitation de l’actualité, si palpitante en évènements politiques alléchants ! Avec l’étude de la philosophie politique, vous cherchez la théorie explicative de ces évènements heureux ou malheureux. Vous échoueriez à vouloir expliquer la théorie politique par la dernière nouvelle politique.
5. Pour assimiler la démarche
o Etudiez l’argumentation. Repérez-y les faits, les opinions, les théories. Quels arguments vous semblent plus convaincants ? Pourquoi ?
o Repérez phrases thèses et transitions, assurez-vous de leur fonction dans le texte.
o Appréciez leur pertinence ou non-pertinence.
o Sujet : « L’homme, selon Hobbes et l’homme, selon Rousseau: lequel emporte-t-il votre assentiment ? » Exposez et discutez la doctrine de ces deux penseurs sur l’homme et la politique.
Sujet n°3 : Comment progresse la science : de façon continue, ou de manière discontinue ?
Affirmer que la science progresse de façon continue, c’est reconnaître qu’il y a, entre le passé et le présent des entreprises scientifiques, des préoccupations communes et des découvertes qui font autorité et qui peuvent être léguées, comme en héritage, dans la fidélité. Le terme de rupture (ou discontinuisme) suggère, au contraire, que l’avant et l’après de ces sciences ne parlent pas le même langage parce qu’il s’est produit un bouleversement général, une crise de grande ampleur à tel point que même la polémique n’est plus possible. Les deux termes s’opposent et ne peuvent, en aucun cas, être pris l’un pour l’autre. En ce sens, trouver la manière dont progresse la science aurait pu relever d’une simple observation qui eût consisté à inventorier les éléments traditionnels hérités ou rejetés dans les bouleversements historiques et culturels. Et c’est le résultat de cette observation qui devrait décider si la science progresse selon une suite de ruptures ou d’une façon continue.
Si cela n’est pas, c’est parce que toute réponse, ici, contient des enjeux à peine avoués. Dire, par ex. que la science progresse de manière continue ou discontinue, n’est-ce pas faire déjà un choix sociopolitique ? Vouloir construire ou reconstruire le monde en vue de l’action ? N’est-ce pas affirmer, en définitive, non pas la manière dont elle progresse, mais plutôt la manière dont on voudrait qu’elle progresse ? Toute réponse pourrait se réduire à une déclaration d’intention.
Pour maintenir le débat dans sa plus simple expression, nous décrirons, d’une part, un continuisme qui se voudrait absolu ; et, d’autre part, un discontinuisme qui se voudrait également absolu. Nous aboutirons ainsi à des impasses et cela nous permettra de poser des questions personnelles aux deux tendances.
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Qu’est-ce qui peut justifier un continuisme absolu ? Autrement dit, y a- t-il des indices dans l’histoire des sciences qui permettent à l’observateur de parler d’héritage, de communauté d’effort et de découvertes entre les premiers hommes de sciences et ceux d’aujourd’hui ? Il semble que oui. Retenons, à l’appui de cette affirmation, trois indices qui sont : la continuité de l’histoire humaine, l’extension de la théorie scientifique, le langage et le rêve humain de dominer la nature.
L’histoire des sciences est comme une petite histoire qui se déroule au rythme de la grande Histoire, celle de l’humanité. Or, comment se déroule la grande Histoire ? D’une façon monotone dans ses répétitions : de grandes civilisations naissent, évoluent et meurent pour permettre la naissance d’autres civilisations qui subiront le même sort. André Maurois dit : « Notre civilisation est une somme de connaissances et de souvenirs accumulés par les générations qui nous ont précédés. Nous ne pouvons y participer qu’en prenant contact avec la pensée de ces générations. » Des découvertes scientifiques nouvelles se trouvent être la réalisation de vieux rêves de l’humanité, jadis exprimés dans les mythes. Ainsi, Ader, père de l’aviation moderne réalise en le continuant, le vœu d’Icare, fils de Dédale dans la mythologie grecque. Schopenhauer partage peut-être ce point de vue lorsqu’il écrit : « La devise générale de l’histoire devrait être : les mêmes choses, mais d’une autre manière » (Le monde comme volonté et comme représentation, P.U.F. P. 184). Cette lente et monotone répétition de l’histoire a permis d’abord une lente et monotone émergence de la science à partir du sens commun, et puisqu’elle reste compromise dans la grande histoire, elle ne saurait avoir son propre mode d’évolution : elle progresse d’une façon continue avec la tradition intellectuelle.
L’ampleur et la pérennité d’une bonne théorie, liées à ses conséquences pratiques, peuvent être également analysées et présentées en faveur du continuisme. En effet, selon M. Daude, cité par André Lalande dans son dictionnaire, « une théorie est une large synthèse se proposant d’expliquer un grand nombre de faits ». Les termes, « large synthèse » et « grand nombre de faits » suggèrent qu’une bonne théorie devrait pouvoir s’étendre, non seulement sur le plan de son objet (du particulier au général) mais aussi au niveau de son projet à travers le temps. Ainsi, l’atomisme, théorie tendant à expliquer l’univers comme un ensemble de combinaisons mécaniques d’atomes a été proposé par Leucippe depuis le Vè siècle avant J.C. Y a –t-il eu, entre la théorie atomiste moderne et celle de Leucippe, une rupture ? Ou faut-il dire, avec Claude Bernard, que la théorie de Leucippe « s’est modifiée avec les progrès des sciences pour rester bonne ?… » (Introduction à la médecine expérimentale, P. 385). Il semble bien qu’on peut parler de modification comme Claude Bernard, puisque « La révolution industrielle n’a été que l’un des aspects de cette philosophie atomique qui, au début du XIXè siècle, s’était étendue à la presque totalité de la vie anglaise… », (Times L.D. du 16 Août 1923, P. 39) Entre l’atomisme de Leucippe et celui d’aujourd’hui on ne peut donc parler de bouleversement; la théorie étant assez pertinente pour s’étendre, et englober l’effort des chercheurs qui voudront s’intéresser à une explication mécanique de l’univers.
Nous pouvons ajouter, à l’appui du continuisme, que la science dit toujours la même chose. Quel est son langage et quelle est cette aspiration ? Cette aspiration, c’est le rêve ininterrompu de comprendre et de dominer la nature, comme l’écrit Descartes. Quand bien même une crise se produirait et changerait ce rêve invariable en pure curiosité intellectuelle à satisfaire, il reste toujours vrai qu’un homme de science ne peut jouir d’une « inutilité » intellectuelle. Mais pour que cette ambition, « dominer la nature » soit une ambition vraiment universelle, toute science opère sur elle-même, deux ouvertures au moyen du langage : la première en direction de ses « aïeux », la seconde en direction des autres entreprises scientifiques. Il nous semble que la conscience scientifique est, avant tout, une conscience attentive qui apprend. Sinon, l’humanité s’étonnerait plusieurs fois à propos d’une même chose, ce qui retarderait sa marche. Or, apprendre, comprendre et transmettre supposent « un code commun ». Une unité de mesure, par exemple, est un instrument ou un objet scientifique, mais aussi un discours. Si chaque homme de science devait créer ses unités de mesure, toute expérience, et partant, toute réfutation et toute rupture seraient impossibles. Au continuisme dans le langage, ajoutons le continuisme dans l’écriture, qui permet au chercheur de retenir et de « continuer » la pensée toujours inachevée de ses prédécesseurs. Ainsi, le projet pratique de la science et le langage semblent être l’horizon nécessaire à toute recherche scientifique, même à une recherche qui se voudrait discontinuiste ; car, pour que « l’après » puisse rompre avec « l’avant », il faut au moins qu’ils parlent le même langage.
L’évolution continuiste des sciences semble donc se justifier largement par les trois indices que nous venons d’examiner ; ce que les discontinuiste appellent bouleversements ne seraient qu’un continuisme gradualiste ; « d’où l’image du bateau empruntée à Neurath : bateau qui doit être réparé planche par planche…, la science reste à flots parce que, à chaque altération que nous y apportons, nous la conservons intacte et en service en grande partie » (Cité par M. Tournier Le Koré N°s 13,14,15,16 ; 1980. p. 41, 1er P. paragraphe).
Nous pouvons néanmoins formuler un certain nombre de questions à l’égard du continuisme. Les révolutions sociales n’ont-elles pas souvent accéléré la marche de l’histoire et, par conséquent, précipité la lente émergence des sciences à tel point que des chercheurs ont pu s’être trouvés dépaysés plus d’une fois dans leur vie ? Comme pour donner l’exacte réplique qu’il fallait à A. Maurois, De Bourbon-Busset écrit : « Les jeunes gens admettent très difficilement la valeur de l’expérience. La mutation brusque que nous vivons, l’avènement de la société scientifique, ont disqualifié sérieusement, il faut le dire, l’expérience des générations précédentes. »
Quand Lavoisier projette la création d’un langage chimique, n’est-ce pas parce qu’il ne pouvait plus continuer avec l’ancien ? Il est vrai que le même rêve anime depuis toujours la science : il s’agit de dominer la nature. Mais le terme dominer, n’a de sens que s’il est interprété par une action précise. A ce moment, il est évident que la manière de rêver (qui seule existe) peut affecter le rêve lui-même à tel point qu’il deviendrait méconnaissable, d’une époque à l’autre. N’ y a-t-il pas, dans ce sens, rupture entre la piété magique et l’ardeur technologique, bien que magie et technologie nourrissent le même rêve ? On peut certes réparer le bateau, planche par planche : mais n’est-il pas possible de penser à un autre bateau, d’une autre matière ? Ces questions nous conduisent à examiner les raisons qui peuvent justifier un discontinuisme absolu.
Nous retiendrons également trois indices, liés ici à des noms précis et justifiant d’une façon progressive, le discontinuisme dans l’histoire des sciences : les sciences sans aïeux de Bachelard, le paradigme de Kuhn et la connaissance anarchique de Paul Feyerabend. Bachelard a décrit les sciences modernes telles qu’il les voyait : elles « éclatent », « étonnent » « En somme nous assistons à un fourmillement de sciences sans aïeux… : les mécaniques contemporaines, la mécanique relativiste, la mécanique quantique. » (cf. Bachelard, Epistémologie, textes choisis p. 196). Bachelard insiste ainsi sur la grande nouveauté des sciences modernes surgissant non pas d’un passé connu, mais d’un inconnu futur pour s’imposer à nous, presque brutalement ; cette rapidité prend de vitesse le langage de la science classique et lui impose d’autres images et d’autres sens, tous aussi imprévisibles que les sciences dans leur éclatement. De la grande nouveauté des sciences et du langage découle une discontinuité du savoir, car, « dans un tel fourmillement de découvertes, comment ne pas voir que toute ligne de continuité est toujours trop grosse, un oubli de la spécificité des détails » (Bachelard id P. 187). Quand la technologie moderne s’en mêle, c’est la folie. Pour savoir quel ordinateur, quel cellulaire…est à la mode, il faut acheter le journal, tôt le matin. Ce n’est plus d’éclats qu’il s’agit, mais d’épaves. Des épaves technologiques que la science déchaînée ne prend pas le temps de retaper, pas même de compter.
Thomas Kuhn fait un pas de plus en identifiant chacun des « éclats » scientifiques qui nous « étonnent », à une théorie mue par son paradigme. A l’image des civilisations, les différentes théories devenaient incommensurables. L’extension de la théorie ou du paradigme n’est plus pensable ; car, bien que le paradigme ne soit pas « une théorie particulière mais un schème conceptuel d’ensemble… » On ne peut pas parler de son ampleur ou de sa pérennité, puisque « la science révolutionnaire opère la substitution d’un paradigme à un autre, de telle sorte que le nouveau paradigme n’ait pas de commune mesure avec l’ancien… » (M. Tournier, Le Koré N°s 13, 14, 15, 16…PP. 44-45) Le paradigme est « instantané », sans « préhistoire. » Le matériel linguistique et instrumental traditionnel est ainsi évacué des entreprises scientifiques nouvelles, de même que la manière de voir que ce matériel véhiculait.
Pour Paul Feyerabend, chaque progrès, chaque paradigme, parce que incommensurable aux autres, ne saurait continuer la chaîne des découvertes dans le sens d’une marche en avant. Pour lui, « le progrès ne peut venir que d’une révolte, d’un refus, d’un pas en arrière, cette anamnèse platonicienne qui permet de retrouver des chemins qu’on avait barrés ».(cf. Journal, Le monde du 02 au 08 octobre 1980). Mais ce progrès anarchique est d’abord une foi avant d’être une évidence rationnelle. C’est pourquoi Galilée « le fripon » (terme de Paul F.) aura plus recours à la ruse et à la propagande qu’à la rationalité. « Tout est bon ». Ce faisant, l’épistémologue anarchiste « accepte les accusations d’irrationalisme et de relativisme » (M. Tournier, Le korè, id. P.47)
Ainsi, la grande nouveauté des sciences, l’incommensurabilité du paradigme et le langage nouveau qu’elles nécessitent fondent, d’une façon rigoureuse, l’idée du discontinuisme dans l’histoire des sciences. Mais nous pouvons toujours nous demander : « Sciences sans aïeux » certes, mais qui forment selon Bachelard lui-même, « une synthèse historique, parce que l’histoire s’est arrêtée deux fois dans des pensées bien faites…et reprend un nouveau départ. » (Bachelard, Epistémologie P.U.F. P. 197).
L’idée d’une synthèse historique ne récuse-t-elle pas, au moins en partie, le discontinuisme absolu ? Concernant le paradigme : Comment se fait le passage d’un paradigme à un autre, puisque, étant incommensurable, chacune est « incapable de secréter son propre dépassement » ? A l’irrationalisme, déjà accepté par Paul Feyerabend lui-même, faut-il ajouter un certain attentisme scientifique, puisque l’homme de science semble assister, inactif, à l’avènement du paradigme ? Un discontinuisme absolu ne consacre-t-il pas le caractère « miraculeux » de la science ? Et le miracle n’exclut-t-il pas toute idée de progrès ? Or, si l’on ne peut accepter, au moins, que la science progresse, alors, avouons que le sujet de notre travail est, ou bien mal posé, ou bien un parti pris, ou bien à reformuler… Enfin : avec quelles dispositions psychologiques et intellectuelles le savant peut-il reconnaître ce qui a surgi instantanément et indépendamment de toute connaissance antérieure, comme science ?
* *
Il nous semble, d’après ce qui vient d’être dit, qu’un continuisme absolu est seulement l’apanage psychologique d’un certain conservatisme intellectuel qui, jaloux de ses sécurités, refuse de se jeter à l’eau, et se contente de retaper le bateau de l’intérieur. Comme disposition intellectuelle devant présider aux recherches scientifiques, l’esprit continuiste est à rejeter parce qu’il ne peut pas faire progresser la science : il manque d’audace et d’imagination.
Un discontinuisme absolu est gratuit. Comme tel, le discontinuisme continue la tradition des mythes : le paradigme est transcendant et inexplicable comme un Dieu, exigeant de nous plus d’allégeance que d’intelligence. Séparé des enjeux sociopolitiques qui le justifient, le discontinuisme absolu est également à rejeter : il est arbitraire.
Nous parlerons volontiers, de continuisme et de discontinuisme dans l’histoire des sciences. L’esprit de contemplation du Moyen-âge ne rend-il pas compréhensible, l’ardeur de la renaissance ? Nous tenons pour judicieuse, cette remarque de François Châtelet : « Ce qui commence maintient en partie ce contre quoi il commence ; et ce qui rompt intègre aussi les éléments de ce dont il tient à se distinguer ». (cf. F. Châtelet -La philosophie, de Platon à St Thomas. Ed. Marabout p. 17).
Remarques spécifiques au sujet n°3
« Comment progresse la science : de façon continue, ou de manière discontinue. »
1. Tendance
- Histoire de la science, niveau Terminale+.
2. Formulation.
- Le deuxième membre de la question, « … de façon continue, ou de manière discontinue », apporte une directive du genre « ou bien » … « ou bien ». Cette précision facilite l’établissement du plan de la dissertation.
3. Mots-clefs : « science », « progresse », « continu », « discontinu.»
4. Précautions à prendre.
o Assimilez vos cours sur l’histoire de la science. Ici plus qu’ailleurs, on connaît ou on ne connaît pas ; et la messe est dite, chantée ou lue !
o Il faut savoir que c’est un sujet à connotation idéologique. La position que vous prenez vous assimile immédiatement à un camp, à une classe, à une génération ou même à une chapelle politique. Les débats sur les sciences ne sont jamais neutres.
o Dans notre texte ci-dessus, la réponse qu’on lui apporte suggère que c’est un faux débat, puisque la solution est trouvée avant le problème. Il reste à formuler des questions qui sont en réalité une manière de demander sa propre réponse aux autres. Dans de tels cas, choisissez votre parti, défendez-le dans le respect de l’autre camp. Pour notre formation intellectuelle, il vaut mieux un adversaire pugnace qu’un ami débonnaire.
o Le type de raisonnement à l’œuvre dans cette démarche est le « raisonnement par l’absurde. » On peut donc dire également que c’est un plan par l’absurde. En poussant l’affirmation jusqu’à sa limite extrême, elle se révèle intenable, donc absurde. C’est le raisonnement par l’absurde que nous utilisons chaque fois que nous demandons à quelqu’un : « Et si tout le monde faisait cela », tout en sachant que tout le monde ne peut pas le faire. C’est ce raisonnement qui a servi à poser la question directrice, et à renvoyer dos à dos, continuisme et discontinuisme.
5. Pour assimiler la démarche
o Examinez les citations : parviennent-elles au maximum conseillé dans ce cours ? ou se contentent-elles du minimum ? Pourquoi ?
o Analysez la conclusion, repérez ses parties principales.
o Des 27 pièces, (Cf. plus haut page 53) lesquelles manquent à cette dissertation ? Pourquoi ?
o « La science et vous : quel regard ? quelles idées ? quel avenir ? » C’est un sujet de synthèse qui peut vous permettre de faire le bilan de vos connaissances scientifiques, sous forme de dissertation.
o Et maintenant, à vous de rechercher l’efficacité. Lisez, prenez des notes, écrivez sans arrêt.

Sujet n°4 : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et, cependant, c’est la plus grande de nos misères. » (Blaise Pascal) - Appréciez
Dans l’article II de son livre – Pensées - Blaise Pascal (1623-1662), homme de science et philosophe français, expose les « Théories du divertissement.» Il y présente le divertissement comme un expédient contre l’ennui, un mal nécessaire aux hommes « qui n’ont pu se guérir de la mort », et qui ne peuvent par conséquent se guérir de la peur de mourir. Dans le Fragment 171, sous le titre « Misère », Pascal écrit : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et, cependant, c’est la plus grande de nos misères. » De prime abord, cette affirmation nous incommode, car, une misère, fût-elle la plus grande de toutes les misères, ne peut apparemment nous consoler d’une autre misère. Celle-ci étant le degré extrême d’un état de pauvreté, elle nous semble coïncider avec le seuil immédiat de la déchéance finale : un point de non retour.
Cependant, comme le divertissement suggère à la fois amusement et distraction physiques en même temps que décompression et détournement de la pensée d’une application vers une autre, nous pouvons essayer de résoudre le paradoxe du divertissement tel que Pascal le conçoit en ayant la question suivante à l’esprit : qu’est-ce donc que le divertissement : une consolation ou une désolation ?
[Voici les jalons du parcours:
1° Comment le divertissement seul nous console de nos misères ?
2° Pourquoi le divertissement est la plus grande de nos misères ?
3°Quand est-ce que le divertissement peut consoler et combler ?]
(Le texte entre crochets peut être omis. Dans ce cas, on met en évidence la question directrice en la détachant du corps de l’introduction.)
* *
Le divertissement tapageur, à chaque étape de notre vie, nous guérit momentanément des maux inhérents à l’existence. Ainsi que le constate Platon, « le bon état du corps réclame des bruits et des chatouillements. » (In Le Banquet, 188 d.189d, page 48, Ed. Garnier Flammarion). Que de pages de journaux sont chaque jour mouillées par des larmes d’illustres éducateurs moralistes qui pleurent, touchés par les « fléaux de la jeunesse » ! Ainsi, Valery se lamente : « L’homme moderne s’enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants. »
Ces fléaux sont, à notre avis, des modes de divertissement. En effet, frénésie du football, exode rural, délinquance juvénile, prostitution, drogue…, sont autant de consolations pour la plupart des jeunes qui ne trouvent pas le chemin de leur avenir, dans un monde qui va comme il va. Or, de nature, le jeune est celui qui vit d’espoir parce qu’il le construit et se construit par lui. Plus que quiconque, le jeune homme apprécie ce mot d’André Malraux : « L’espoir est aussi une patrie ». On peut donc affirmer que, sans espoir puisque sans avenir et vice versa, les jeunes d’aujourd’hui sont condamnés à se repaître de faux-fuyants, justement pour fuir les vrais problèmes. Une manière onéreuse de se divertir, puisque ce mot signifie aussi se diviser, s’éloigner de soi-même jusqu’à se regarder sans se reconnaître. Et comme ces jeunes auraient voulu que ces modes de divertissement soient sans fin et sans nombre, et puissent ôter à leurs yeux, le triste spectacle d’un avenir qui s’écroule avant même que d’être construit !
Les personnes âgées, elles aussi, ont leur délinquance, leur exode… et donc leurs divertissements. L’arbre à palabre, le cabaret ou le kiosque du Pari Mutuel Urbain Burkinabé (P.M.U.) où nous voyons certains adultes exhiber leur corps noueux, nous renvoient immédiatement à quelque abri du passé où ces personnes aiment à reposer allusivement leur esprit rompu. « C’était… Ce n’est plus… » « Il y avait… il n’y a plus ». « J’étais … Je ne suis pas. » Tel est le langage de prédilection des personnes âgées ; un langage qui trahit l’amertume et un farouche attachement au passé. Or, le vieil homme s’attache au passé, non seulement parce qu’il y a laissé des lambeaux de sa chair et de son âme, mais surtout parce qu’il lui offre un refuge puissant contre le dernier orage qui menace à l’horizon, la mort. Plus cet orage ennemi se fait visible, plus le passé lui redevient amical et plus il regrette de ne l’avoir pas embrassé plus fort. C’est pourquoi de son passé dont il parle tant, le vieil homme ne retiendra que ses exploits, afin que son auditeur impatient ne prête guère attention à l’échec présent qu’il est, en partie par sa propre faiblesse, en partie par la force du temps. Quel beau divertissement et quelle feinte sérénité ! Et s’il arrive à un vieil homme (comble de malheur), que son « royaume d’enfance » a été plutôt un royaume d’échecs, il y détournera définitivement le regard. Alors, ne pouvant supporter ni l’avenir, ni le passé, il acceptera au moins le ridicule : des divertissements qui eurent fait le bonheur de ses fils ou petit-fils. A moins que, à la manière du conteur africain, il ne consente héroïquement à remettre la vie où il l’a prise, et qu’il décampe, par la porte de la terre. Ainsi, le vieil homme ressemble au jeune en ceci qu’il refuse, au moyen de mille subterfuges, d’être attentif à sa vérité. Et sa vérité, c’est qu’il est un homme consommé, un lutteur avec ou sans trophée, n’ayant plus qu’à supplier le Maître du sort, que son avenir ne vienne pas et que ses angoisses lui soient légères.
Jeune ou vieux, si une responsabilité vous échoit, vous devenez une autorité, un chef. Et le chef aussi se divertit. Comment s’en passerait-il, lui qui joue le personnage central de la « Comédie humaine » ? D’ailleurs, Pascal le dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » (in Pensées, Ed. Garnier F., page 91). S’il ne s’agissait, pour le chef, que de se divertir de sa solitude, un match de football, une partie de chasse ou une bonne compagnie aurait suffi. Mais le chef, malgré ou à cause de ses responsabilités, doit se divertir de la vérité. D’ailleurs, le chef ne se divertit pas, il est diverti. Nous oublions que le mot « théorie », aujourd’hui scientifiquement campé dans l’idée d’une certaine rigueur abstraite, était, à son origine grecque, une procession de jeunes filles : cortège charmant, la "theoria" avait pour rôle de divertir les rois et même les dieux. Antoine de Saint-Exupéry nous raconte dans son livre, Terre des hommes, qu’un roi, visitant son royaume, trouva tout au long de son passage, des chanteurs et danseurs qui s’appliquaient à être heureux ; tant et si bien que le roi s’en retourna chez lui, fier d’avoir conduit son peuple au bonheur. Du singe, le proverbe dit : « Plus haut il montera, plus clairement nous verrons ses fesses. » Du chef, avançons : aussi puissant il paraîtra, aussi trompeurs seront ses divertissements et aussi habiles ses « divertisseurs ».
Ainsi, le divertissement console chacun de nous, en lui faisant oublier la vérité, sa vérité. C’est donc le charme de cet oubli que nous recherchons à travers tout ce qui amuse. Nietzsche est incisif : « Nous avons l’oubli pour ne pas mourir de la vérité. » Entre divertissement, oubli et consolation, le rapport est direct et immédiat ; raison pour laquelle Pascal a employé le superlatif « la seule », pour appuyer le premier membre de son propos. Mais, dans le second membre du même propos, le philosophe se hâte de retirer tout ce qu’il a donné en affirmant que « le divertissement est cependant la plus grande de nos misères. » L’oubli ne nous console-t-il de nos misères qu’au prix de la plus grande des misères ?
* *
Le divertissement, en nous faisant oublier la vérité, c’est-à-dire, notre avenir, notre histoire personnelle ou nos responsabilités, nous sort du temps et nous place dans l’instant. Il nous sort également du silence qui est le tissu intime de la réflexion et nous livre à l’extériorité. « Citadelle, je te bâtirai au cœur de l’homme », dit Antoine de Saint-Exupéry. Ce qui est bâti dans l’homme est bâti dans le temps et pour le temps. Alors que voués à l’instant, nous ne sommes même plus des fuyards devant la vie, nous sommes des transfuges.
L’avenir, en tant qu’il est la « patrie » convoitée du jeune homme, est un chantier qui appartient au temps. Quand le jeune se divertit et oublie de travailler à ce chantier, il passe ipso facto dans le camp de l’ennemi, c’est-à-dire au pouvoir de l’instant. L’instant est un ennemi parce qu’il est corrosif. Ce que donne l’instant, c’est pour être dégusté. Or, dit Hegel, « on ne déguste qu’en détruisant. » Sans doute, l’homme ne peut vivre le temps qu’en le découpant en menus morceaux pour en faire des instants consommables, mais c’est l’homme qui finit par être victime de ce qu’il consomme sans frein. En ce sens, vouloir oublier la vérité par le biais des divertissements, c’est s’exposer à entreprendre chaque jour un voyage radieux qui restera tel tant que durera l’oubli. Mais quand on revient, et on y revient tous les jours, on se sent plus fatigué que jamais. Plus dégoûté aussi, parce qu’arrive le moment où la nausée que donnent les excitants et celle que provoque la vie plate, ne font qu’une seule et même nausée. Cela ne prouve-t-il pas que le divertissement, à la longue, nous appauvrit tous, et appauvrit particulièrement les jeunes, eux de nature vulnérables ? Platon, avec la lexie qui est la sienne, n’a-t-il pas raison de dire : « Les divertissements que donne le corps gênent l’âme dans sa poursuite de la vérité. Pour voir le bon en soi, le beau en soi et toutes les essences, le corps est un obstacle » ? (In, Le Phédon, Ed. G. Flammarion, P. 84) Assujetti donc aux divertissements, à l’oubli et à l’instant au détriment de son avenir, le jeune homme se disperse dans l’espace.
Il en est de même pour le vieil homme qui tente d’oublier son passé. Lui aussi est un transfuge. En effet, présent et passé sont les deux volets de la même réalité, le temps. Or, le vieil homme a reçu le privilège d’être comme l’échelle de Jacob, une échelle qui relie le ciel et la terre, le passé et le présent orientés vers le futur. Il est en cela le mieux indiqué pour établir une relation vivante entre les générations passées et celles du présent. Le vieil homme est la mémoire du jeune, la terre où poussera son imagination pour la conquête de nouveaux horizons. Or, en s’adonnant aux divertissements et à l’instant, le vieil homme perd la mémoire qu’il a, il renonce à la mémoire qu’il est. Si la mémoire collective en vient à se corroder, avec quoi se souviendra-t-on ? Cultures et Sciences, arts et religions s’atrophient. Au gré de Platon, « tous ceux dont nous disons qu’ils apprennent ne font pas autre chose que se souvenir. » (In, Le Phédon, Ed. G.F, page 128). Un vieil homme qui se divertit du passé et de l’avenir est donc un transfuge à un degré supérieur que ne l’est le jeune homme, parce qu’il entraîne avec lui, dans son égarement, ceux dont il pouvait être la mémoire.
Quand un chef s’adonne à la consolation que procurent les divertissements, il est, lui surtout, un transfuge. D’une part, parce qu’il perd le temps. Et comme le temps d’un chef vaut ce que vaut la vie de son peuple, un chef qui perd le temps perd son peuple. D’autre part, l’oubli de la vérité qui placerait également le chef dans l’instant, corrompt tout un peuple à travers sa personne. Jamais le chef ne se corrompt seul. En outre : plus que la citadelle d’Antoine de Saint-Exupéry, mieux que l’avenir de la jeunesse, il n’y a de peuple ou de nation que dans le temps et pour le temps. Un chef jouisseur, s’il attend que le bonheur de son peuple soit le fruit d’une sorte de génération spontanée dans l’instant, est plus qu’un transfuge, il est un fléau social, un désastre humanitaire.
Qui que nous soyons, nous ne sortons donc jamais vraiment et durablement enrichi d’un divertissement, sauf si celui-ci est éminemment culturel. Ce qui nous est apparu dans la première partie comme une consolation est, au fond, une désolation, une abîme appelant une autre abîme. A ce niveau de notre réflexion, et de la réalité aussi, divertissement et consolation s’excluent réciproquement. Mais ils ont peut-être, à un autre niveau, un terrain d’entente, et c’est ce que nous allons maintenant chercher.
* *
Quand le diversement devient à la fois un climat et une attitude pour la recherche de valeurs supérieures, alors seulement il peut nous consoler de nos misères et nous combler de profonde quiétude.
Plus qu’un témoin, Pascal est fils de son temps et de son milieu ; un temps et un milieu où régnait, dans la pensée dominante, l’esprit dualiste. Considéré sous l’angle du dualisme du XVIIè siècle, le propos de Pascal peut être reformulé en ces termes : Le divertissement étant une consolation pour le corps, il est une désolation pour l’âme. Tout divertissement doit-il être considéré comme l’expression du mépris des valeurs morales ?
L’artiste qui s’exporte et se concentre dans la création artistique se divertit de son art. Le savant qui s’exile en son laboratoire et applique sa pensée à la recherche se divertit de ses découvertes. Le mystique qui s’exclut du monde populaire pour se recentrer en son Dieu se divertit de Celui en qui il croit. Le divertissement tapageur nous vaporise, la concentration laborieuse nous valorise. N’est-il pas tout à fait significatif que nous trouvions toutes ces dimensions en Pascal lui-même ? Le mathématicien et physicien surdoué, le littéraire qui porta l’expression écrite de sa langue à son plus haut degré de clarté et de concision, le mystique qui savait se retirer pour s’oublier dans son couvent de Port Royal, n’avait-il pas su trouver en ces divertissements sublimes, l’anti-dote de ses misères ? Mieux : l’anti-dote du destin des autres hommes?
Dans la vie du philosophe Socrate, celui dont les contemporains disaient qu’il « était le plus sage des enfants des hommes », nous remarquons ceci de très original : son application à la recherche de la vérité ne connaissait ni tension, ni solitude. Il se divertissait comme il philosophait, il philosophait comme il se divertissait, le tout avec ironie. Le philosophe avait trouvé en ce couple merveilleux, plus qu’une consolation : il y avait trouvé la paix et la réconciliation avec lui-même. Dans Le Banquet un de ses amis a pu dire de lui : « Socrate est également capable de boire et de rester sobre, en sorte que, quel que soit le parti que nous prendrons, il y trouvera son compte. » Ainsi, Socrate n’est pas un corps à part et une âme à part, deux composants opposés qui se livrent une lutte sans merci : il est un homme libre et total. Un homme, c’est-à-dire, un être réconcilié avec lui-même, soucieux de réconcilier les choses et les êtres, la réalité et la vérité, le temps et le cortège des instants. Le divertissement de Socrate est tellement lourd de philosophie que corps et âme y trouvent chacun son compte. Mieux : le divertissement est, chez Socrate, le lien avec lequel il tient unis, le corps et l’âme que le dualisme de Pascal considère comme définitivement opposés.
Pour tout homme qui apprivoise à ce point la réflexion philosophique, celle-ci lui permet d’apprivoiser le monde et l’histoire, la mémoire et l’imagination, le bien et le beau. Et l’histoire, ce n’est plus la somme des évènements, des échecs ou des réussites saisis dans leur disparité, et provoquant l’amertume ou l’enchantement, l’angoisse ou l’ivresse. Non ! C’est le sens et le poids des faits vécus qui retiendront l’attention du philosophe, et pas leur gravité ou leur force de répercussion. En contemplant ces faits passés, le philosophe, une fois de plus, se laisse combler par ce à quoi il se trouve intimement lié : à l’universel devenir des choses et des êtres, au dévoilement irrépressible du bien.
L’histoire, dans ce sens, n’est plus vécue comme une succession d’instants, chaque instant apportant sa goutte de jouissance. L’histoire est la pulsation du temps, ce par quoi le temps éternel devient opératoire grâce à l’homme. Si notre passé devait être constamment évacué de notre vie par des distractions, nous serions en perpétuel éclatement, nos projets seraient en perpétuel recommencement. Donc, seul un comportement maîtrisé, ignorant la tension et l’éclatement, peut nous réconcilier avec notre passé.
Enfin, quand la réflexion philosophique devient tellement naturelle qu’elle se confond avec le divertissement, comme ce fut le cas chez Socrate, elle permet à l’homme de se réconcilier avec son avenir, c’est-à-dire, avec la mort. Il n’est pas toujours certain que l’avenir contienne notre mort sociale, mais il est pour l’heure hors de doute qu’il contient notre mort physique. D’où les subterfuges et les angoisses constatés dans la première partie de notre analyse. Le philosophe, dit-on, ne devrait pas avoir peur de la mort, parce que « philosopher, selon Martin Heidegger, c’est apprendre à mourir. »
Socrate, qui a donc appris à mourir, affronte les dernières minutes de sa vie, serein et digne. Mieux : dans un sursaut ultime, il donne un sens à la mort, à sa mort. Bien que les portes de sa prison fussent ouvertes grâce aux manœuvres sournoisement corruptrices de ses amis, Socrate refuse d’en sortir. On ne se sauve jamais de la mort en fuyant. Il fait sa toilette pendant que ses amis le supplient de déjouer la sentence fatale prononcée contre lui. Socrate s’habille le plus élégamment qu’il pût. Ses amis en larmes le ceinturent, l’implorant de bien vouloir vivre, non pas pour lui-même, mais pour eux, pour sa femme et ses enfants. De marbre, le philosophe demande plutôt à ses disciples de s’acquitter de sa promesse à l’Oracle de Delphes auquel il est redevable d’un coq blanc.
Cela dit, Socrate, l’homme total, se saisit d’un pot de ciguë et le vida d’un trait. S’ouvrant par le même geste, la Porte de la mort et celle de l’immortalité, il s’en alla comme il était venu, surtout comme il avait vécu. Le dernier divertissement de Socrate, et peut-être le plus grand, le plus consolant aussi, fut de démonter, avec sérénité et dignité, la machine infernale du destin, pour montrer que celle-ci peut devenir une machine amicale, et pour nous apprendre que l’essentiel n’est pas de vivre à tout prix, mais bien de donner un prix à la vie.

* *
Il ressort de l’ensemble de notre analyse, que les deux membres du propos de Pascal traduisent admirablement les luttes intérieures de l’homme, cet être « ondoyant et divers » comme dit Montaigne. Mais Pascal oublie d’ajouter que celui qui vient à bout de ses luttes intérieures, vient aussi à bout de toute opposition. Certes, l’exemple de Socrate est exceptionnel, mais l’exception n’est-elle pas là pour confirmer la règle ?
Remarques spécifiques sur le sujet n°4
« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et, cependant, c’est la plus grande de nos misères. » (Blaise Pascal)-Expliquez et appréciez.
1. Tendance Histoire de la philosophie, niveau Terminale+.
2. Formulation. Le nom de l’auteur de la citation apparaît. Ce n’est pas gratuit. On vous contraint à faire un détour dans l’œuvre de l’auteur, son époque, sa biographie et surtout dans l’ouvrage d’où est tirée la citation.
3. Mots-clefs : « divertissement », « misère », « consolation ».
4. Précautions à prendre.
o Si tout ce que nous venons de citer sur l’auteur vous manque, changez de sujet si possible ; sinon, traitez-le comme si vous ignoriez totalement son auteur. N’essayez pas de bricoler. On n’invente pas une époque, un auteur, une œuvre déjà universellement connue et enseignée.
o Si vous connaissez bien l’auteur, vous êtes parti pour avoir une très bonne note. Mettez la rigueur de la méthode de votre côté et tout ira bien pour vous. Si vous ignorez tout de l’auteur, de son époque et de la doctrine dont il se réclame, patientez un peu, la bonne note viendra plus tard.
o Vous pouvez, à tout moment, citer les proverbes et les Versets sacrés, à condition de ne pas les présenter comme des arguments d’autorité.
5. Pour assimiler la démarche
o Etudiez l’enchaînement logique des parties. Quels connecteurs logiques ont été utilisés ?
o Identifier les passages en italique et en gras. Répondent-ils, selon vous, à leur présentation théorique ? Pourquoi ?
o Quelles remarques faites-vous sur la conclusion générale de cette dissertation ? Répond-elle, et comment, à la question décisive ?
o Faites ressortir le plan de cette dissertation sous forme de schéma (A, B, C) ----) (A’, B’, C’) ---- (A’’, B’’, C ‘’) et examinez attentivement les rapports qui lient les idées arguments les unes aux autres, dans le sens suivant : (A A’ A’’)-(B B’ B’’)- (C C’ C’’)- Quelles conclusions en tirez-vous ?
o Sujet : « L’argent que nous avons est pour notre liberté ; celui que nous cherchons, pour notre servitude.. » (Jean Jacques Rousseau). Qu’en pensez-vous ?

Chapitre troisième : Conclusion
Construire une logique et une pratique de la discussion concessive à l’aide de la démarche interactive - 3 -

DESSIN DESSIN DESSIN
Sur une infinité de cercles, on pourrait repérer également une infinité de rapports discursifs et factuels, linguistiques et logiques, allant du rapport le plus extérieur au plus intime : de l’altérité à l’identité, de l’exclusion à l’inclusion, du conflit à l’harmonie, par exemple, chaque rapport selon ses modalités et degrés. Et parler n’est jamais rien d’autre que ratifier ou réfuter cette diversité de rapports, les valider ou les invalider, les symboliser ou les signifier, les innover ou les sacrifier, les nier en les destituant ou les pérenniser en les prolongeant à l’infini. Dans tous les cas, en l’exerce de la réflexion et du débat, la variété des rapports de pensée enrichit la variation de l’acte de penser, ce qui nous porte à nous familiariser avec l’événement de la parole et du sens en leur complexité. La traduction, la subversion ou la suppression de ces rapports en nos discours modifient, bien au-delà de ces discours, la qualité des coexistences humaines.
La dialectique scolaire, en vérité, cristallise tous ces rapports en un seul, celui de l’opposition, auquel elle confère un schéma immuable et commode : thèse, antithèse, synthèse. Comme signalé à la page 21 plus haut, à l’école, on fait souvent de l’antithèse ou de la négation dialectique d’une proposition, le contraire de cette proposition, ce qui est une erreur logique. La négation dialectique authentique d’une proposition est en réalité une concession. Elle crée, autour de la proposition mise en examen, une variation de rapports et de sens. De « il ne faut rien dire » (fausse antithèse, voir page 21) à « il ne faut pas tout dire », c’est la seconde proposition, la négation authentique, qui laisse plus de liberté et d’espace au locuteur. C’est cela également que recherche la méthode interactive et concessive. Et si l’antithèse est mal formulée, à quelle synthèse doit-on s’attendre ? Selon ma manière de voir, cette sorte de contrat intellectuel avec le principe du conflit contrefait les objectifs véritables de l’école entendue comme milieu et climat faits et entretenus pour l’éducation de l’esprit.

CHAPITRE QUATRIEME : Les connecteurs logiques ou mots liens
Les connecteurs logiques, ou termes d’articulation, sont des mots ou des locutions qui explicitent le rapport que l’on établit entre deux faits ou deux idées. Ce sont des maillons qui relient les unités de sens de votre texte. On exige d’un texte écrit, quelle que soit sa nature, qu’il ait une cohérence logique. Un texte n’est jamais une simple superposition d’idées. On doit percevoir, en le lisant, les liens logiques qui existent entre celles-ci.
Cet exposé reprend les termes les plus employés qui permettent de traduire la nature de ces rapports. Ceux-ci peuvent être des rapports de complémentarité, de cause, de conséquence, d’opposition etc.
1. Connecteurs logiques servant a additionner et à hiérarchiser
a) Pour additionner, préciser l’ordre des éléments :
Premièrement, d’abord, tout d’abord, en premier lieu (pour débuter).
Et pour continuer : en outre, de plus, par ailleurs, ensuite…
Pour terminer : enfin, en dernier lieu, en conclusion, the last, not the least (expression anglaise de plus en plus utilisée en français).
b) Pour hiérarchiser, mettre en parallèle, exprimer une variation : Egalement, de même, ainsi que, d’une part… d’autre part, soit. . soit ; surtout ; ou bien ; au premier chef, avant tout, non seulement…mais encore.
C) Surenchérir ou nier une idée : Voire, même. (Voire même est une expression déconseillée : pléonasme) ; du moins, tout au moins.
2. Expression de la cause
Parce que (locution conjonctive) : fournit une simple explication.
Ex : Il sort parce qu’il a une course à faire.
Puisque (loc. conj.) : tend à démontrer.
Ex : Vous ne pouvez pas accuser Rabi de ce vol, puisqu’il était absent ce jour-là.
C’est que (loc. conj.) : souligne l’importance de la cause.
Ex : Nous nous faisons beaucoup de souci pour lui ; c’est que sa tentative est risquée.
Non que … mais parce que (loc. conj.) : présente une cause niée puis une autre cause justifiée.
Ex : Je ne recevrai pas la délégation, non que je lui en veuille, mais parce que notre rencontre serait stérile.
N.B. : - L’emploi du subjonctif est obligatoire après non que.
o Le conditionnel convient après parce que, pour exprimer la probabilité.
Car (conjonction de coordination) : affirme catégoriquement.
Ex : Nous ne jouerons plus avec Raoul, car il triche.
En effet (adverbe) : tend à prouver
Ex : Il nous faut interrompre temporairement les travaux. En effet, les chemins sont tellement boueux qu’aucun camion ne pourra y passer.
Grâce à (loc. prép.) : Présente une cause comme bénéfique.

Ex : J’ai trouvé du travail grâce à toi.
A cause de (loc. prép.) : présente une cause comme non avantageuse
Ex : Je suis tombé à cause de toi.
N.B. C’est incorrect de dire :
o J’ai trouvé du travail à cause de toi, ou ;
o Je suis tombé grâce à toi. A moins qu’on ait trouvé, en tombant, un avantage certain.
Sous l’effet de (loc. prép.) : présente une cause qui dure.
Ex : Nous souffrons sous l’effet de la dévaluation.
A force de (loc. prép.) : présente une cause qui se répète ou s’est répétée.
Ex : Ils sont parvenus à un accord à force de patients pourparlers.
En raison de (loc. prép.) : signifie généralement qu’une cause est en train ou a été officialisée.
Ex : En raison des travaux d’adduction, l’eau sera coupée de 8 à 12 heures.
Faute de, à défaut de (loc. prép.) : expriment une cause privative. C’est l’absence de l’élément qu’elle désigne. On ne dit donc pas : il a commis une faute d’inattention, mais… une faute d’attention.
Ex : Elles se sont égarées faute de (à défaut de) plan.
3. Explicitation de la conséquence
Si bien que : se borne à introduire la conséquence sans nuance particulière.
Ex : Nous nous sommes attardés à table si bien que nous avons manqué notre train.
N.B. Eviter de commencer une phrase par : Si bien que …
De sorte que : Synonyme de « si bien que », tend à plus de précision.
Ex : On parvient à entrebâiller la porte de sorte que je puis voir le voleur en train de forcer le coffre-fort.
Au point que présentent la conséquence d’une action
A ce point que avec intensité en soulignant son
Si, tant, tel importance.
Tellement que.
Ex : Des panaches de cendres volaient
dans le ciel au point qu’ils en
obscurcissaient l’horizon.
C’est pourquoi : Se borne à introduire la conséquence sans nuance particulière.
Ex : J’ai fait ce calcul trop rapidement, c’est pourquoi je me suis trompé.
Donc : souligne le caractère logique d’une conséquence.
Ex : Anne veut être infirmière, or elle ne supporte pas la vue du sang. Il me semble donc qu’elle s’oriente mal. (N.B : Or que : à bannir. Dire : alors que
Par conséquent : introduit souvent la conséquence d’une conséquence.
Ex : Notre voiture est tombée en panne. Nous n’avons donc pas pu arriver à l’heure. Nous avons par conséquent raté le journal télévisé.
Dès lors : introduit la conséquence d’un fait daté.
Ex : Hier matin, le pont était réparé. Dès lors, les secours pouvaient passer et atteindre la zone sinistrée.
Ainsi : désigne tout ce qui vient d’être dit et en montre la conséquence. Pour cette raison, ce terme s’emploie souvent pour amener conclusions partielle et générale.
Ex : Ainsi, toute cérémonie n’est qu’un jeu de masques.
En conséquence : désigne surtout des faits à la connaissance du public. Cette locution s’emploie fréquemment dans le langage administratif.
Ex : Une erreur a été commise dans le libellé de l’épreuve de mathématiques. En conséquence, celle-ci est annulée et reportée à une date ultérieure.
D’où, de ce fait : introduisent une conséquence dont ils désignent l’origine.
Ex : Luc a voulu vérifier tous les comptes, d’où une perte de temps.
Luc a voulu vérifier tous les comptes. De ce fait, nous avons perdu du temps.
4. Les connecteurs marquant l’opposition
Bien que, quoique : marquent l’opposition sans nuance particulière.
Ex : Nous prenons la route, bien qu’il pleuve, ou, quoiqu’il pleuve.
Quoi que (en deux mots) : marque une opposition absolue.
Ex : Il sera élu député, quoi que son adversaire fasse. C’est-à-dire : quelle que soit la chose que son adversaire fera.
Quel que et - expriment une opposition absolue.
Quelque que Ex : - J’atteindrai mon but, quel qu’en soit le prix.
 J’atteindrai mon but, quelque prix que cela me coûterait.
N.B : La confusion entre quel que (en deux mots) et quelque (en un mot) est de plus en plus fréquente.
o Quel (quelle), quels (quelles) que ; sont suivis d’un verbe au subjonctif.
o Quelque, est suivi d’un nom ou d’un adjectif.
o Ex.- Quelque grand que soit le roi !
o Quelle que soit la grandeur du roi !
Mais infléchissent le cours d’un raisonnement en marquant
Cependant - l’opposition : Ex. : On me dit que Pierre est fort, mais il n’ y paraît pas.

Pourtant
Toutefois - la restriction : Ex. : Yeoman s’est appliqué,
mais il peut encore progresser.

Or : Souligne plus que « mais » l’opposition et s’insère souvent pour cette raison dans le cours d’un raisonnement.
Ex. : Vous voulez limiter la consommation, or vous incitez à l’achat. Vous n’êtes donc pas logiques.

5. Liens logiques implicites
L’absence de liens logiques explicites n’équivaut pas à une absence de cohérence ; c’est le contexte qui permet de restituer le maillon manquant. Il faut tenir compte aussi des pronoms (ceci, cela…), des adjectifs démonstratifs, de moyens lexicaux divers, de la ponctuation et de la présentation du texte.
Exemples :
o Dans le texte ci-dessous, l’expression « par la raison même que » (ligne2), introduit une cause.
o Senghor écrit dans son poème, Prière aux Masques : « Ils nous disent les hommes de la mort, nous sommes les hommes de la danse. » Senghor n’explicite pas le rapport d’opposition entre « hommes de la mort » et « hommes de la danse. » Dans la mesure où cette opposition est radicale, « mais » ne suffirait pas à l’expliciter, il faut avoir recours à « or », « pourtant »…
EXERCICES
I- Dans le texte ci-dessous :
1. Nommez les connecteurs logiques.
2. Quels rapports expriment-ils ?
3. Exercez-vous à trouver, pour le même rapport, des connecteurs différents.
4. Revoyez les règles et l’emploi de dont.
5. Dupin n’explicite pas le rapport évident entre sa dernière remarque et son geste. Quel est ce rapport ? Explicitez-le au moyen d’un ou de plusieurs connecteurs logiques.
Le texte suivant présente le raisonnement du détective Dupin au sujet d’un fait divers mystérieux. Il comporte par conséquent de nombreux liens logiques.
« Il me semble que le mystère est considéré comme insoluble, par la raison même qui devrait le faire regarder comme facile à résoudre, -je veux parler du caractère excessif sous lequel il apparaît. Les gens de police sont confondus par l’absence apparente de motifs légitimant, non le meurtre en lui-même, mais l’atrocité du meurtre. Ils se sont embarrassés aussi par l’impossibilité apparente de concilier les voix qui se disputaient avec ce fait qu’on n’a trouvé en haut de l’escalier d’autre personne que Mlle l’Espanaye, assassinée, et qu’il n’y avait aucun moyen de sortir sans être vu des gens qui montaient l’escalier. L’étrange désordre de la chambre, -le corps fourré, la tête en bas, dans la cheminée, -l’effrayante mutilation du corps de la vieille dame, -ces considérations, jointes à celles que j’ai mentionnées et à d’autres dont je n’ai pas besoin de parler, ont suffi pour paralyser l’action des agents du ministère et pour dérouter complètement leur perspicacité si vantée. Ils ont commis la très grosse et très commune faute de confondre l’extraordinaire avec l’abstrus. Mais c’est justement en suivant ces déviations du cours ordinaire de la nature que la raison trouvera son chemin, si la chose est possible, et marchera vers la vérité. Dans des investigations du genre de celle qui nous occupe, il ne faut pas tant se demander comment les choses se sont passées qu’étudier en quoi elles se distinguent de tout ce qui est arrivé jusqu’à présent. Bref, la facilité avec laquelle j’arriverai, -ou je suis déjà arrivé, -à la solution du mystère, est en raison directe de son insolubilité apparente aux yeux de la police.
Je fixai mon homme avec un étonnement muet.
- j’attends maintenant, continua-t-il en jetant un regard sur la porte de notre chambre, j’attends un individu qui, bien qu’il ne soit peut-être pas l’auteur de cette boucherie, doit se trouver en partie impliqué dans sa perpétration. Il est probable qu’il est innocent de la partie atroce du crime. J’espère ne pas me tromper dans cette hypothèse ; car c’est sur cette hypothèse que je fonde l’espérance de déchiffrer l’énigme entière. J’attends l’homme ici, -dans cette chambre, - d’une minute à l’autre. Il est vrai qu’il peut fort bien ne pas venir, mais il y a quelques probabilités pour qu’il vienne. S’il vient, il sera nécessaire de le garder. Voici des pistolets, et nous savons tous deux à quoi ils servent quand l’occasion l’exige. »
Edgar Poe, Double assassinat dans la rue Morgue, Contes (traduction de Baudelaire.) Cf. : LA PRATIQUE DU FRANÇAIS BIBLIOGRAPHIE CI-DESSOUS
II- Êtes-vous un bon lecteur ?
1. Dans le texte ci-dessous nous avons volontairement interverti l’ordre des paragraphes. Rétablissez la logique du texte, en redonnant aux paragraphes, leur juste place.
2. Remplacez, chaque fois qu’il y a lieu, les deux points (:), par un connecteur.
3. l’auteur est avare en mots de liaison. Comment assure-t-il, autrement, la cohérence de son texte ?
4. Analysez et résumez le texte, une fois rétabli dans son ordre logique.
5. Peut-on dire de l’auteur de ce texte qu’il est catastrophiste ? Pourquoi ?
« DE LA CROISSANCE A L’EXCROISSANCE »
L’apprenti sorcier de la célèbre ballade de Goethe avait oublié la formule qui devait faire cesser l’enchantement et arrêter l’inondation. Nous en serions, d’après jean Baudrillard, au même stade.
Tant qu’il y a contradiction, dysfonction dans un système, désobéissance à des lois connues de fonctionnement, ce n’est pas grave, il y a perspective de dépassement, de solution par dépassement. Ce qui est plus grave, et qui ne tient plus de la crise, mais de la catastrophe, c’est quand le système s’est déjà outrepassé lui-même, qu’il a déjà dépassé ses propres fins et qu’il ne peut donc plus lui être trouvé aucun remède. Le manque n’est jamais dramatique, c’est la saturation qui est fatale.
Ceci n’est plus un processus critique : la crise est fonctionnelle, elle est toujours affaire de causalité, de déséquilibre entre les causes et les effets, elle trouve ou non sa solution dans un réajustement des causes. Tandis qu’en ce qui nous concerne, ce sont les causes qui s’effacent et deviennent illisibles, laissant la place à une intensification des processus dans le vide.
Nous ne sommes plus dans la croissance, nous sommes dans l’excroissance. Nous sommes dans une société de la prolifération, c’est-à-dire de ce qui continue de croître sans pouvoir être mesuré à ses propres fins. L’excroissant, c’est ce qui se développe d’une façon incontrôlable, sans égard à sa propre définition, c’est ce dont les effets se multiplient avec la disparition des causes. C’est ce qui mène à un prodigieux engorgement des systèmes, à une dérégulation par hypertélie, par excès de fonctionnalité, par saturation virtuelle. On ne peut mieux le comparer qu’au processus des métastases cancéreuses : c’est la perte de la règle du jeu organique d’un corps qui fait que tel ensemble de cellules peut manifester sa vitalité incoercible et meurtrière, désobéir d’une certaine façon aux commandements génétiques eux-mêmes et, au lieu de se développer selon un schéma organisé, proliférer à l’infini.

III- ETUDE DE TEXTE
III.1.TEXTE. Les Français aujourd’hui
L’un des phénomènes marquants de l’évolution semble résider dans l’aspiration croissante des Français à plus de liberté : beaucoup d’entre eux perçoivent leur environnement comme un univers de contraintes qu’ils n’ont pas choisi et qu’ils acceptent d’autant moins volontiers que l’ordre régnant est au service de finalités qui, elles-mêmes, n’emportent pas l’adhésion. Les Français aspirent à se libérer des contraintes qu’impose la société, pour satisfaire plus librement leurs désirs et leurs intérêts personnels.
L’aspect le plus connu de cette revendication est la remise en question des autorités et des institutions traditionnelles à tous les niveaux de la hiérarchie sociale : Etat, entreprise, école, famille, etc. Les individus réclament avec de plus en plus d’insistance le droit d’être associés aux décisions qui concernent leur existence : cela est vrai dans l’entreprise (problème de cogestion et de participation et non de délégation). La revendication est d’autant plus forte que les dirigeants ont perdu beaucoup de leur légitimité ; nous traversons incontestablement une période fortement marquée par un affaiblissement de la confiance naguère accordée aux institutions et à leurs dirigeants, ainsi d’ailleurs qu’aux idéologies. Le discrédit relatif des partis traditionnels et la perte d’audience des syndicats témoignent de cette crise de la représentation et, plus profondément, du désarroi d’une population qui croit de moins en moins aux envolées lyriques, aux promesses électorales et aux grands changements de société. Durant des années qui seront fortement troublées, cette absence de leadership et de schéma de référence peut être source d’un profond mouvement de créativité, d’invention et d’expérimentation sociale. Mais elle peut aussi - notamment si les individus se sentent trop fragiles se traduire par une recherche éperdue d’ordre. A cet égard, le milieu de la décennie 80 peut fort bien être marqué, en France, par un dangereux mouvement de bascule qui se caractériserait, après les années de libéralisation, par un essor rapide des forces qui- au nom de la tradition ou de la nouveauté- se proposent de remettre rapidement les esprits dans le « droit chemin ».
Le poids de l’autorité hiérarchique ne constitue pas la seule forme de contrainte : la vie quotidienne, dans les sociétés industrielles avancées, est, en elle-même, une source de pressions souvent subtiles et indirectes, rythme de vie excessif, contraintes des horaires et des cadences, concentration urbaine et encombrement des transports, pollution et nuisances… On voit sur tous ces points apparaître des revendications d’un type nouveau, qui concernent plus le mode de vie que les besoins économiques. La protection de la nature, l’aménagement du temps et du cadre de vie, l’amélioration de la qualité de la vie constituent de plus en plus une priorité aux yeux d’une population croissante et de plus en plus variée. Cette revendication porte sur les éléments matériels du mode de vie : nombre d’espaces verts, réduction du trajet quotidien et des rythmes de production mais aussi sur les facteurs immatériels : le désir d’enracinement et de « vivre au pays », le désir d’un travail plus intelligent et plus valorisant. Ces aspirations ne surviennent pas seulement quand les besoins de base sont satisfaits : les deux coexistent, à telle enseigne qu’on a vu assez souvent, au cours des dernières années, des smicards militer pour des avantages autres que monétaires.
Le slogan de Mai 68 : « Je prends mes désirs pour des réalités, car je crois à la réalité de mes désirs », correspond véritablement à des besoins : celui d’être, et pas seulement celui d’avoir ; celui de plaisir, par opposition à celui de devoir. Ils se traduisent par une montée des valeurs matérielles. Ils passent aussi par la recherche de relations plus authentiques, par un souci d’harmonie plutôt que de domination.
Tout en exprimant un vif désir de liberté, d’anticonformisme, d’autonomie et d’affection, les Français restent attachés à la sécurité : ils tiennent à l’ordre social tout en refusant la contrainte de même qu’ils revendiquent fortement que l’Etat les protège tout en refusant qu’il les contrôle. Faut-il en conclure que nos populations sont schizophrènes ou simplement irréalistes, et qu’un fossé croissant se creuse entre leurs rêves et leurs réalités ?
Hugues de Jouvenel, « Les Français aujourd’hui »,
L’Express, 13-19 septembre 1985.
III. 2. Etude
1- Quelle est la thèse développée dans ce texte ? Par quelle phrase est-elle exprimée dans l’introduction ? Où est-elle ensuite reprise et corrigée ?
2- Dégagez le plan du texte et appréciez l’usage que l’auteur fait des connecteurs logiques ?
3- Quel rôle jouent les deux points dans le texte ?
Remplacez-les par des mots de liaison sans changer le sens des phrases.
4- Relevez et expliquez les mots et expressions qui ne font pas partie de votre vocabulaire habituel. Ex : cogestion, légitimité / légalité, idéologies, envolées, lyriques, anticonformisme, schizophrènes.
5 Sujet de dissertation- Le slogan de Mai 68 :
« Je prends mes désirs pour des réalités, car je crois à la réalité de mes désirs. »
Expliquez et appréciez ce slogan.

Exercice de langue française

1. Repérez la trentaine de fautes de langue dans le texte suivant

En ce moment, Delly récoltait son mil. C’était du gros mil rouge. Il se demandait parfois si sa récolte pouvait-elle servir à autre chose qu’à préparer du dolo. Il n’y a pas quelqu’un pour lui donner des conseils appropriés. Des idées qui se sont succédées dans sa tête, il y en avait une qui était très excellente : conserver le mil rouge pour le vendre pendant la saison des pluies. Il y aura, en cette période, au temps de gens amateurs de mil rouge pour la consommation domestique que pour la préparation du dolo. Excellent de force et d’ardeur, il s’est rendu possesseur d’un gras grenier du mil. Mais, après que la saison hivernale soit finie, et en attendant que la saison sèche fut à son paroxysme, Delly se livrait à des calculs que plus d’un lettré auraient trouvés insolubles. Fallait-il l’expliquer que le mil rouge n’était pas une denrée exportable, ou devait-on l’encourager à toujours produire du mil rouge, le seul céréale qui est vraiment burkinabé et africain ? Il va s’en dire que l’existance d’un tel produit, comme le dit l’auteur de l’enfant noir, honore le génie créatif des africains, plus d’un burkinabé le savent. Il semble qu’on voit la solution : dans quatre vingts ans. Quelque soit l’évolution des burkinabé, est-ce que la question du mil rouge se posera - t-elle encore ? On risque d’avoir mieux à consommer que du to rouge. Il faut que hier meurt pour que demain naisse. Tout un chacun, je le repète, n’est pas sans ignorer cette loi de l’évolution du progrès linéaire sans fin.

2. Corrigez ces fautes en utilisant les mots et expressions qui conviennent.
A N N E X E
BIBLIOGRAPHIE

A. Méthodologie

1. BESSE J.M.
BOISSIERE A.

2. F.Crépin
M. Loridon
Techniques
E.Pouzalgues-Damon

3. C. Eterstein
A. Lesot

4. Gabriel Belloc
Gaston NEGRE
Denise Brahimi-Chapuis

5. René Gardies

6. Bulletin de liaison des professeurs de philosophie de Côte d’Ivoire

Précis de philosophie
Auteurs, Courants, Notions, Questions actuelles, Domaines, Epreuves d’examen
Editions Nathan/VUEF, Paris, 2001

Français
Méthodes et Techniques
Ed. Nathan, Paris, 1989

Pratique du français
Analyse des textes
Techniques d’expression
Ed. Hatier, Paris, 1990

L’homme et le Monde moderne
Français, Formation générale
Delagrave, Paris 1995

Aimer le français aujourd’hui
Textes, Expressions, Communication
Ed. Scodel, Paris, 1980

Numéro de décembre 1987 à mars 1988

B. PHILOSOPHIE ET CULTURE GENERALE
(Bibliographie sélective)

a. Philosophie
• Ouvrages

1. Alain – philosophie. Tomes 1 et 2

2. Bachelard (Gaston) - Epistémologie

3. Châtelet (Français) - La philosophie, de Platon à St. Thomas

4. Descartes (René) - Le Discours de la méthode

5. D’Hondt (Jacques)

Hegel (F. W.) Principe de la philosophie du droit
La raison dans l’histoire
6.

7. Hobbes (Thomas)

8. Pascal (Blaise)

9. Platon (.)

10. Rousseau (Jean-Jacques)
11. Spinoza (Baruch)

12. Thuillier (Pierre)

13. Tort (Patrick)

Philosophie. Tomes1 et 2

- P.U.F

- P.U.F

- Marabout

- Bordas

Œuvres complètes

Œuvres complètes 4t

Du contrat social

Le petit savant illustré

Physique de l’Etat

Le Léviathan
Pensées Principe de la philosophie du droit
La raison dans l’histoire
Le Léviathan
Pensées

Calmann-Lévy

Vrin P.U.F
10/18
Vrin P.U.F
Seuil

G.Flammarion

G. Flammarion

G. Flammarion

Seuil
Vrin

• Cours et revues

1. M. Marie – Cours, série 4-FFF Agt 422 (agrégation de philosophie)

2. Mme Kremer-Marietti – Cours, série 6 GGG Agt 621 (agrégation de philosophie)

3. M. Pucelle Cours, série 3 a JJJ Agt 121 (agrégation de philosophie)

4. Le Koré – Revue Ivoirienne de philosophie et de culture.
N°10-11-12- (1979) et 13,14,15,16 (1980)

5. Bulletin de la Société Ligérienne de philosophie. N°s de 1978 et 1980

6. Visages d’Afrique – Organe culturel du cercle d’activités littéraires et artistiques de Haute-Volta. N° 6 oct. 69

7. Les cahiers de Saint Martin. N°3 avril 91

b. Littérature

1. Coello (Paulo). L’Alchimiste, Conte philosophique – Anne Carrière

2. Gorki (Maxime) La mère, roman – EFR

3. Malraux (André) La condition humaine, roman – Folio Gallimard

4. Rabearivelo (Jean-Joseph) – Poèmes – F. Nathan

5. Senghor (Léopold Sédar) – Chants d’ombre – Seuil

6. Voltaire Candide – Conte philosophique – Folio – Gallimard

c. Journaux

1. L’Express – 13-19 septembre 85 – 10 avril 87

2. La croix – 30 août 84

3. Le Monde – 8 octobre 80 – 28 février 82 – 27 février 84

4. Le point – 7 février 82

5. Times L.D. – 16 août 1923