Dissertation Nouvelle Cinquième L’Heptameron

Dissertation Nouvelle Cinquième L’Heptameron

L’écriture possède une multitude de buts : celui de divertir, d’émouvoir, d’inciter à la réflexion, d’élever les esprits, de les surprendre, les faire rêver et bien d’autres… De tout temps, les auteurs, et surtout les Anciens, ont été motivés par l’idée de transmettre à leurs lecteurs, une morale à appliquer une conduite à tenir, des dogmes à respecter dans notre vie quotidienne. Ainsi, Marguerite de Navarre, sœur de François 1er, écrit un recueil de nouvelles, intitulé L’Heptameron qui a été publié après sa mort en 1559. Ses nouvelles, à mi-chemin entre conte et farce ont pour but de plaire pour mieux instruire ses lecteurs. A l’instar de l’écrivain espagnol Cervantes qui publia en 1613 un recueil titré Nouvelles exemplaires, Marguerite de Navarre met en exergue la valeur instructive et édifiante que peut présenter ce genre de nouvelles, au caractère moral et didactique. C’est ainsi qu’il nous est demandé d’argumenter sur le fait que la nouvelle cinquième de L’Heptameron est un récit défini comme exemplaire, s’inscrivant dans ce genre littéraire. Cette interrogation nous incite à poser la problématique suivante : de quels types d’exemplarité ce récit est-il porteur ? Afin d’y répondre, nous nous épancherons tout d’abord sur le fait que cette nouvelle est exemplaire de part la moralité qu’elle transmet à ses lecteurs, puis nous développerons l’idée que cette exemplarité se retrouve au niveau humain et enfin au niveau esthétique.

Nous allons tout d’abord nous étendre sur l’idée que la nouvelle de Navarre est porteuse d’une exemplarité morale. Pour cela, nous démontrerons que, d’après cette nouvelle, la concupiscence bestiale et l’assouvissement de tous nos instincts conduisent à la défaite et à la douleur. En second lieu, nous soulignerons que la vertu est, à l’inverse, source de triomphe, à l’instar de l’intelligence et de la sagacité.

Tout d’abord, la convoitise primitive est un instinct lascif et son épanchement se traduit par un excès, conduisant vers la douleur, la défaite, voire la mort. En effet, selon Nietzsche : « La mère de la débauche n’est pas la joie, mais l’absence de joie. » C’est ainsi que les cordeliers, aveuglés par leurs désirs se révèlent naïfs et tombent dans le piège de la batelière, leur reprochant leur vénalité. Ils se retrouvent donc malheureux et punis de leur avidité cupide, menacés même de mort par cette faute. Leurs peines méritées font d’eux des contre-exemples, ils sont dévalorisés aux yeux des lecteurs, qui de ce fait, méprisent leur comportement.

A l’inverse, la probité et la chasteté sont des valeurs instigatrices de respect, de triomphe et de gloire. Il s’agit même du « lys des vertus, nous rendant presque semblable aux anges » selon De Sales. De part leur caractère pieux, ses qualités revêtent une importance particulière au XVIème siècle. L’Eglise est en effet au cœur de la société de cette époque. Cette ainsi que la batelière, héroïne chaste et sainte, triomphe des cordeliers, accentuant le caractère élogieux de ces vertus. Sa décence la sauve en partie de la soif avide des cordeliers et lui permet de retourner la situation en sa faveur. Sa victoire éclatante, fait d’elle une héroïne aimée et encourage donc ses lecteurs à respecter ses valeurs vertueuses.

De même, la clairvoyance et intelligence sont également des qualités salvatrices en valeur au XVIème siècle. Elles mènent au triomphe et sont souveraines sur les vices bestiaux et primitifs. Effectivement, la batelière réussit, grâce à sa finesse et son ingéniosité, à retourner une situation la défavorisant. Elle passe donc de victime de la force brute des cordeliers, à gagnante, de part sa ruse et son génie. Ainsi, « elle est aussi sage et fine, qu’ils n’étaient fous et malicieux. » Elle fait en cela l’apologie de la subtilité et de la sagacité, recommandant indirectement aux lecteurs ces qualités et en les incitant à élever leurs esprits au dessus des vices primaires ou autres instincts cupides.

Donc, cette nouvelle développe bien la thèse d’une morale, se voulant exemplaire et correspondant bien aux modèles de référence du XVIème siècle. Cette exemplarité morale, passe donc par la probité vertueuse et l’intelligence triomphant sur la concupiscence primitive et excessive, porteuse uniquement de défaite et de douleur.

L’exemplarité morale et intellectuelle de cette nouvelle étant prouvée, il s’agit maintenant de démontrer l’exemplarité de ce récit sur un autre niveau, celui du cœur, du modèle de l’âme humaine sensible et généreuse.

Dans cette seconde partie, nous nous attacherons à souligner le caractère exemplaire au niveau humain de cette nouvelle. Cette exemplarité passe, en effet, par une représentation pertinente de la condition féminine, mais aussi par le modèle d’une justice équilibrée, tolérante et enfin par une apologie de la sagesse ainsi que de la modération.

Selon la Bible du Semeur (psaume 11 verset 7), « la femme sans vertu est assise dans la honte. » Effectivement, la femme au XVIème siècle se doit d’être un exemple de douceur et de chasteté, qualités salvatrices pour elles, se trouvant généralement en position d’infériorité face aux hommes. Dans la nouvelle de Navarre, la batelière est un modèle édifiant de cette femme parfaitement vertueuse. Elle lutte en effet pour sa vertu et contre sa condition d’infériorité face aux hommes, concept novateur au XVIème siècle, par le biais de sa subtilité et de son courage. Elle est, de ce fait, respectée, écoutée et vue par son mari, la foule et le juge qui la défendent, la soutiennent à l’instar des lecteurs, sensibles à sa cause. Marguerite de Navarre parvient donc à solliciter les qualités de l’âme du lecteur, en le sensibilisant à la cause féminine.

Par ailleurs, cette nouvelle met en exergue une opposition entre deux types de justice : la première directe, brutale et vengeresse contrairement à la seconde, plus humaine. Cette dernière est basée sur la tolérance, la bonté, le pardon, la droiture, l’écoute de l’autre et dépasse la première d’un point de vue philanthrope. Les agresseurs de la batelière vont, en effet, être jugés par deux fois : une première fois par la foule, vengeresse et primitive, souhaitant leur mort ; et une seconde fois, par le juge plus impartial et tolérant. Ce dernier décide de les épargner et leur permet de réintégrer la société faisant ainsi preuve de compassion et de générosité, qualités de cœur et d’âme. Il devient alors un modèle d’équilibre, impartial et humain, dépassant le jugement primitif de la foule et incitant les lecteurs à suivre son exemple. Son acte est en adéquation avec l’idée de Gandhi sur la tolérance, car selon lui : « Colère et intolérance sont les ennemis d’une bonne compréhension. » C’est en effet un acte de compassion et la marque d’une bonne entente de la nature humaine, archétype d’une seconde chance aux cordeliers. L’humanisme, dont fait preuve cette nouvelle par le biais de sa tolérance met en exergue les valeurs humaines, c’est-à-dire de l’âme et du cœur.

En outre, la nouvelle cinquième nous met également en garde contre les excès de la société en préconisant la sagesse et la modération afin de s’en préserver. Ce concept est illustré par les écrits de De Bonald qui prône : « L’homme n’est riche que de la modération de ses désirs. » Effectivement, cette marque d’équilibre moral triomphe sur les instincts, vices primaires et finit donc à long terme par porter ses fruits. Ainsi, les cordeliers épargnés grâce à la modération du sentiment de vengeance, se repentissent de leurs erreurs. Ils ont donc appris à réfréner leurs instincts violents et sont ainsi devenus des hommes meilleurs. Désormais, ils ne « passèrent rivière sans faire le signe de la croix, et se recommander à Dieu. » Témoins du bien-fondé et de l’efficacité de cette sagesse modératrice, ils en font un fervent éloge aux lecteurs.

Donc, l’exemplarité de ce texte au niveau humain est bien démontré, de part la sensibilisation des qualités philanthropiques de lecteur sur la condition féminine ; puis d’autre part, la mise en exergue d’une justice humaniste. Enfin, par le biais d’une apologie de l’efficacité de la sagesse, de la modération sur les mœurs passionnelles, vices du cœur et de l’âme, cette nouvelle achève sa mise en valeur de modèles profondément humains.

Au-delà d’une exemplarité du fond moral et humain de cette nouvelle, il s’agit maintenant de démontrer l’exemplarité de la forme de ce récit.

Nous allons, pour finir, discuter sur le concept de l’exemplarité esthétique de cette nouvelle. Il passe par le sens subtil et efficace du comique au sein de ce texte, puis par la pertinence de la structure de ce dernier, ménageant habilement le suspens et enfin par le mélange signifiant de différentes tonalités.

En effet, l’auteure joue subtilement sur le comique de sa nouvelle, afin de mieux transmettre ses idées à ses lecteurs. A l’instar des Fables de La Fontaine qui font rire ou sourire, elle ajoute ce côté burlesque, une fine critique des travers des hommes et de la société du XVIème siècle. Ainsi, le renversement de situation et le ridicule des cordeliers devenant alors des « arroseurs arrosés », rendent cocasse l’évènement. La batelière se moque même ouvertement d’eux : « Attendez que l’Ange de Dieu vienne vous consoler » et tourne en dérision une situation qui aurait pu être tragique. De plus, d’après la préface des Fables de La Fontaine : « L’apparence est puérile, mais ces puérilités servent d’enveloppes à des vérités importants. » Ainsi, en plaisant à ces lecteurs, le conteur l’instruit plus facilement et durablement. Cette doctrine si efficace est celle du « ducere et placere » (plaire et instruire en latin) et sera même caractéristique de la littérature classique du XVIIème siècle.

Par ailleurs, l’écrivaine peaufine l’esthétique de son texte en lui donnant une structure efficace, ménageant le suspens à ses lecteurs. Effectivement, elle sépare sa nouvelle en deux parties afin de souligner le renversement de situation et permettre au lecteur de déduire une morale de son histoire sur le principe des « trompeurs trompés ». Cette construction pertinente souligne l’art du suspens de Marguerite de Navarre et tient le lecteur en haleine jusqu’au bout. Les cordeliers passant de « beaux pères » à « pauvres fratres », le lecteur voit sa curiosité titillée et continue avec intérêt sa lecture.

Enfin, le mélange de deux tonalités au sein même de la nouvelle délimité encore plus les deux parties de cette dernière. Cette construction en binôme se traduit, en effet, par un changement de tons judicieux au niveau du renversement de situation. Ainsi, la première partie s’inscrit dans une tonalité burlesque typique du Moyen Age. Elle met le lecteur en confiance et dans de bonnes dispositions pour recevoir convenablement le message de Marguerite de Navarre. La seconde partie est, quant à elle, plus humaniste, il s’agit d’une critique des hommes et de la société cachée derrière la morale de fin. L’écrivaine critique les mœurs des clergés « les beaux pères prêchent la chasteté et veulent la ôter à nos femmes » mais également certaines formes de justices bestiales et idiotes qu’elle juge inefficaces.

En conclusion, la nouvelle cinquième de L’Heptameron de Marguerite de Navarre est bien porteuse de plusieurs principes exemplaires. Elle est ainsi une référence sur trois niveaux : c’est un modèle d’état d’esprit car elle met en exergue des vertus et qualités morales telle la chasteté puis l’intelligence, et dénigre les bas instincts bestiaux de notre société. De plus, elle constitue un exemple philanthropique car elle nous indique un modèle de cœur et d’âme, à suivre, passant le respect de la condition féminine par une justice tolérante et humaniste, enfin, par la modération, véritable preuve de sagesse. Elle est en troisième lieu, une référence esthétique. En effet, son auteur joue subtilement avec le côté comique du récit. Cette facette burlesque est couplée à une structure intelligente, efficace du récit qui mélange les tonalités et maintient le lecteur en haleine. Cette cinquième nouvelle est donc exemplaire d’un point de vue éducatif, humain et esthétique, ces trois éléments constituant des références incontournables au XVIème siècle. Cependant, ces archétypes littéraires que sont l’efficacité esthétique, la transmission de valeurs morales et d’idéologies philanthropiques sont toujours d’actualité, sous d’autres formes tel le roman ou l’essai.