Dissertation de Philosophie - Qu'est-ce Que Comprendre Autrui?

Dissertation de Philosophie - Qu'est-ce Que Comprendre Autrui?

La question philosophique « qu’est-ce-que comprendre autrui » nous invite à définir avant toute chose le verbe « comprendre » et le terme d’ « autrui ».
Comprendre, c’est un acte par lequel l’intelligence saisit le sens global d’un phénomène, d’une notion, d’un raisonnement. C’est « embrasser par la pensée ».
D’après Sartre, « autrui, c’est l’autre, c’est-à-dire le moi qui n’est pas moi ». En effet, autrui est à la fois mon autre moi (soit mon semblable) et un autre que moi.

Ainsi, comprendre autrui est-ce reconnaître en lui un autre « moi-même » ou bien est-ce au contraire s’éloigner de ce « moi », en considérant autrui comme quelqu’un de différent ?

Ce sujet présuppose que comprendre autrui est quelque chose de possible et que c’est une action qui peut être définir et expliquée. Dans un premier temps, il s’agira de voir que l’on peut comprendre autrui parce-qu’il nous ressemble. Son expérience nous est familière. De plus, lorsque l’on entretient des relations avec autrui, on essaie souvent de se voir à travers lui, voire même de se mettre à sa place. Certains sentiments peuvent naître de ces relations. Cependant, prétendre connaître autrui par conjecture (soit le fait de se prendre pour un modèle de comparaison) ne serait-il pas une grossière erreur ? En effet, autrui n’est pas uniquement cet « autre moi » que nous croyons voir dans chaque individu, car autrui est aussi un étranger.
Ainsi, dans un deuxième temps, nous pourrons nous demander si comprendre autrui ce ne serait pas au contraire une recherche, une volonté de connaître cet être singulier. Mais comment l’aborder personnellement, comment relier cet autre qui n’est pas moi à moi-même ? On peut parvenir à comprendre l’autre grâce au dialogue, le but étant de saisir sa fin, soit ses intentions, ses émotions, ses propos. Cependant, le dialogue seul n’est pas suffisant pour prétendre comprendre autrui, et lorsque les mots ne suffisent plus, tenter de comprendre autrui c’est interpréter ce qu’il est et ce qu’il fait.
Pour finir, nous nous interrogerons sur les enjeux de notre problématique. Comprendre autrui ne serait-ce pas prendre le risque de mal-interpréter et de s’éloigner justement de cette compréhension ? En effet, la connaissance immédiate serait davantage une perception erronée d’autrui, et prétendre comprendre quelqu’un parce-que l’on reconnaît en lui certaines expressions qui nous sont familières (soit l’acte d’observer et celui de juger par ailleurs) ce serait l’objectiver, le réduire au statut d’objet. Finalement, que signifie « comprendre autrui » si ce n’est pas se mettre à sa place ni essayer de l’aider, si encore moins d’interpréter ce qu’il fait ou ce qui lui arrive ? Comment le comprendre sans faire de généralités et sans trop s’en éloigner ? Que nous permet cette relation à autrui ?

Tout d’abord, comprendre autrui serait-ce reconnaître en lui un autre « soi-même » ? Aristote disait à son époque qu’ « à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puisqu’un ami est un autre soi-même ».

Autrui fait partie du genre et de l’espèce humaine tout comme « moi », ce qui signifie que nous sommes tous les deux des hommes, ou plutôt, nous constituons l’Homme.

En effet, nous avons tous été conçus de la même manière : l’ovule femelle a été fécondé par le spermatozoïde mâle. Ceci constitue un point commun entre tous les hommes de la Terre. Puis, lorsqu’il grandit, les hommes ont beau se transformer et devenir physiquement et mentalement différents, il n’en reste pas moins qu’ils ont plus ou moins été dotés des mêmes caractéristiques. Par exemple, nous avons des organes qui nous font vivres, des muscles qui nous font marcher, courir, parler etc, des poils et des ongles, des yeux et un nez, une bouche et des oreilles. De plus, chacun de nous connaissons une fin commune, à savoir la mort. Ainsi, nous pouvons dire d’une certaine façon que l’expérience d’autrui nous est familière voire semblable.
Ainsi, nous pouvons comprendre autrui car il nous ressemble. Comprendre autrui ne serait pas difficile si l’on partait de ce principe-ci puisqu’il s’agirait de comprendre comment nous-même fonctionnons pour savoir comment l’autre fonctionne aussi.

En outre, dans le catéchisme de l’Eglise catholique, autrui doit être considéré comme un semblable, mais surtout comme un frère. Il est dit dans GS27, au premier paragraphe : « Que chacun considère son prochain, sans aucune exception, comme un autre lui-même. Qu’il tienne compte avant tout de son existence et des moyens qui lui sont nécessaires pour vivre dignement ». Ainsi, chaque croyant catholique se doit d’aider son prochain comme s’il s’était agi de son propre frère.

Comprendre autrui, dans ce cas-là, serait, tout en le considérant comme son égal, l’aider à évoluer aussi vite et bien que nous même. Ce n’est pas évident de comprendre l’autre, quelque soit son âge, mais le respecter et l’aider pourrait être un bon moyen de montrer qu’on l’a compris.
Pour finir, il y a aussi des manières universelles de se faire comprendre par les autres. C’est le cas pour le langage du cœur mais aussi pour aussi le langage corporel. On peut par exemple comprendre, saisir un message par la danse.

Puis, l’on fait souvent bien des efforts pour tenter de comprendre autrui, surtout lorsqu’il est en difficultés ou qu’il a mal.
En effet, la plupart du temps on fait preuve d’altruisme, on dit à celui qui souffre : « oui, je comprends ce que tu endures, je suis désolé… ». Ce sentiment altruiste fait aussi naître un sentiment profond de compassion, car après tout, la souffrance de n’importe qui pourrait nous soulever le cœur. Mais des fois, on fait comprendre à autrui qu’on le comprend dans le seul but que lui aussi nous vienne en aide par ailleurs, qu’il nous console par ses paroles comme nous le faisons.

Par ailleurs, le sentiment d’altruisme peut aussi se transformer en pitié. On comprend la douleur de l’autre car c’est une douleur qui est susceptible de me fendre un jour l’âme ou le corps. En effet, dans sa maxime 264, La Rochefoucauld dit que « la pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d’autrui ». J’ai donc peur de ce que traverse mon interlocuteur car je suis tout autant vulnérable que lui car humain. Ainsi, faire semblant de comprendre l’autre permettrait avant tout de se comprendre soi-même et s’assurer d’être compris en retour ultérieurement.

Cependant, le fait de se mettre à la place de quelqu’un d’autre en disant « je te comprends » ne signifie pas que l’on a réellement compris la personne.
En effet, la connaissance par conjecture, soit le fait de supposer la pensée et les émotions d’autrui, apparaît plutôt comme une supposition. On imagine ce qui se passe dans l’esprit de l’autre en transposant notre pensée et nos sentiments dans sa tête.

Mais imaginer et deviner en partant de ce que je suis et de ce que je vis ne signifie pas que je comprends autrui. Par exemple, Kevin, un enfant de 7 ans, entend une sexagénaire dans la rue pleurer au téléphone. Il a l’impression que ses larmes sont des larmes de tristesse et que quelque chose de grave est arrivé à cette personne. Pourtant, sa mère, qui l’accompagne, rassure Kevin et lui dit que la vieille dame n’est pas triste, qu’il n’a pas à s’inquiéter. Si Kevin n’a pas su comprendre ce que la dame a ressenti, c’est qu’il n’a pas beaucoup d’expérience. Kevin pleure uniquement lorsqu’il se fait mal à vélo ou qu’il tombe dans l’escalier. Il ne peut donc comprendre cette sexagénaire qui pleurait de joie car elle vient d’apprendre qu’elle est grand-mère.
Ainsi, il ne suffit pas de se mettre à la place d’autrui pour le comprendre car, comme le dirait Malebranche dans De la recherche de la vérité (1675), « La connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l’erreur si nous n’en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes ».

Tenter de comprendre autrui, c’est essayer de se voir à travers lui, c’est essayer d’aider l’individu qui fait partie, tout comme nous, de l’espèce humaine. C’est pourquoi André Gide disait que « le meilleur moyen pour apprendre à se connaître c’est de chercher à comprendre autrui ». Mais se comparer avec autrui laisse apparaître avant tout ce que nous sommes, non pas ce qu’il est. « Je » ne suis pas un modèle et chaque être diffère les uns des autres. Autrui n’est pas un autre moi, il est un autre que moi.

Comprendre autrui ne serait-ce pas plutôt se détacher de ce que nous sommes et nous ouvrir à cet être singulier ?

Avant de pouvoir comprendre autrui, avant de prétendre qu’il nous ressemble et juger ce qu’il ressent uniquement par rapport à notre propre expérience, il faut l’observer, apprendre à le connaître. En effet, on ne peut pas connaître autrui avant de l’avoir rencontré et observé car il est un être singulier. Son expérience dans la vie a beau être liée à la notre, elle demeure diversifiée. Par exemple, Théo et Marie sont frère et sœur, ils se ressemblent beaucoup, ils vont vivre sous le même toit durant de longues années ; ils disposeront d’une éducation stricte et droite. Pour autant, cela ne veut pas dire que leurs comportements seront les mêmes, qu’ils vont rencontrer l’amour en même temps, qu’ils vont pleurer pour les mêmes raisons.
Dans le catéchisme, il est annoncé que notre prochain n’est pas un « individu de la collectivité humaine », il est plutôt un être différent, quelqu’un d’autre que moi-même, qui, par son expérience et ses origines, a le droit à une attention singulière et respectueuse. C’est pourquoi il est préférable pour bien démarrer une relation avec autrui, que de l’aborder avec respect, sans marque de familiarité. Pour parvenir à comprendre autrui, il faut donc déjà le considérer comme on aurait envie être considéré soi-même. Mais comment relier cet autre qui n’est pas moi à moi-même ?

C’est le dialogue qui permettrait avant tout de nouer des relations avec autrui. On peut être présent face à autrui, mais sans parole, on ne peut apprendre à le connaître, et ainsi le comprendre. Par exemple, lorsque l’on vient de découvrir une personne, on a hâte de savoir la suite de ce qu’il a à dire. On se voit des points communs avec autrui, on est nous-même, il n’y a pas de subterfuges. Quand la sincérité provient des paroles des deux êtres en question qui bavarde entre eux, quand chacun d’eux se confie, il y a partage, et lorsqu’il y a partage, il y a d’une certaine façon compréhension de l’autre, car si l’une des deux personnes n’avait pas compris l’autre, elle n’aurait pas été attentive et leur dialogue n’aurait pas été si intense. Par contre, si l’on donne des directives à quelqu'un sans explication, la personne qui reçoit ces ordres va subir sans comprendre. La compréhension passe donc aussi par une écoute mutuelle, suivie de dialogues.

Comprendre autrui, cela serait donc aussi simple que de saisir à la fois sa fin, ses intentions, ses émotions et ses propos, voire ses pensées.
En effet, plus on connaît la personne, plus on parvient à distinguer exactement ce qu’il y a dans sa tête et dans son cœur. Prenons l’exemple des amis. Léo a tellement bavardé avec Noé pendant 5 années entières qu’il est tout à fait capable de comprendre ce que fait son ami. S’il fait ça, c’est qu’il a ses raisons, et Léo connaît ces raisons-là. Si Noé dit à sa mère qu’il va faire du surf et travailler sur la plage l’été, Léo sait que c’est à moitié vrai : il sait pertinemment que Noé va consacrer son temps à bronzer et surfer ; travailler pour lui, c’est facultatif.

Néanmoins, parfois le dialogue ne suffit pas pour se faire comprendre. On peut faire rentrer en jeu la signification des termes que l’on emploie. Les quiproquos existent, même entre amis, même dans un couple, et c’est souvent pour cela qu’il y a des disputes. Dans ce cas-là, moi-même et la personne que j’ai en face de moi ne nous sommes pas compris, bien que nous nous connaissions et malgré avoir beaucoup discuté. Souvent lors de disputes, on se met à critiquer et à juger l’autre à tord et à travers. Comprendre autrui, c’est avant tout ne pas le juger par ses fautes ou ses propos, c’est parvenir à le respecter et à toujours plus connaître ce qui se passe à l’intérieur de son être, c’est l’écouter et accepter toutes ses facettes en essayant d’améliorer au mieux nos rapports et le soulager. Comprendre autrui serait aussi répondre à ses attentes.

Ainsi, si les mots ne suffisent plus, quand on tente de comprendre autrui, on interprète ce qu’il est et ce qu’il fait trop rapidement, c’est-à-dire qu’au lieu de chercher la vérité, on s’en éloigne.

Comprendre autrui serait-ce, finalement, prendre le risque de mal interpréter ? Mal interpréter serait-ce le risque de mal comprendre ? Comment parvenir à comprendre autrui sans risque ?

Dans un premier temps, comprendre autrui ne se limite pas à une simple observation et à une explication (que l’on pourrait qualifier de « mécanique ») de cet être qui est autre que nous-même.
En effet, lorsque l’on observe, on analyse des « petits morceaux » de l’esprit de l’individu, morceaux que l’on colle bout à bout pour former l’individu en question. Par la suite, on essaie d’expliquer ces morceaux en leur attribuant une signification particulière. Dans le domaine de la compréhension, on ne peut « expliquer quelqu’un » ni même ses comportements, car tout ce qui relève des mentalités est complexe. Expliquer signifierait apporter une description figée d’autrui, ce qui ne correspondrait pas à ce qu’il est car un être humain bouge et change au fil des jours.
Par ailleurs, Wilhelm Dilthey affirme que les phénomènes relevant de la vie psychique ne doivent pas forcément être analysés pour être compris. Si on analyse et tente d’expliquer un comportement humain en décomposant chacune de ses phrases et de ses réactions, il apparaît certain que l’on va s’éloigner de la compréhension car l’esprit humain ne peut être un objet d’étude scientifique tel que la coupe d’une grenouille en biologie ou l’étude de la reproduction chez les végétaux. « Nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique ». L’esprit humain n’est pas explicable mais interprétable, à l’inverse des phénomènes physiques qui ne sont pas compréhensibles mais explicables, tel que par exemple le phénomène de la tectonique des plaques.

Mais, comprendre autrui serait d’éviter avant tout les préjugés qu’on peut se fabriquer en nous-même à partir de la vision que l’on a de lui au premier abord, car l’ « habit ne fait pas le moine », et ce n’est pas parce-que quelqu’un dit qu’il va bien tout en souriant que sous cette enveloppe charnelle, tout va pour le mieux. La connaissance immédiate serait davantage une perception erronée d’autrui, voire une perception « superficielle ».

Comment le comprendre sans faire de généralités et sans trop s’en éloigner ? Pas tout le monde est capable de comprendre autrui car cela nécessite de considérer que d’autres idées et d’autres manières de penser et de vivre nous entourent. Cela nécessite aussi une grande tolérance et une grande sociabilité. En effet si on ne fait pas d’effort pour aller vers l’autre, il y a peu de chance de le comprendre. Refuser l’autre comme il est, c’est créer une bulle autour de soi, c’est croire que « je » suis le seul à être comme il « faut ». Pour illustrer le refus de l’autre, nous pouvons prendre l’exemple du nazisme. Hitler voulait une seule et unique « race ». Il rejetait alors tous ceux qui n’étaient pas comme lui, à savoir les juifs, les handicapés, les homosexuels… Primo Lévi disait que « Le nazisme ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre c’est presque justifier ».
Ainsi, comprendre autrui serait d’accepter la différence et s’ouvrir aux autres tout en les considérant comme égaux à soi. Cette relation à autrui nous permettrait de vivre dans un monde moins tendu.
Ce que font les autres n’a pas à être interprété ; il faudrait, pour comprendre autrui, arrêter de se poser trop de question et vivre à ses côtés sans parer sa liberté.

Il est possible d’avoir un effet miroir lorsque l’on s’adresse à autrui, car on peut se mettre à sa place comme on peut voir en lui des caractéristiques qui nous rapprochent de lui. Néanmoins, cela ne suffit pas pour comprendre autrui, car l’amitié ou l’amour ne s’entretiennent pas grâce à la ressemblance mais grâce à la sincérité et à la recherche du bonheur de l’autre. Par ailleurs, toute autre relation avec autrui nécessite du respect et une volonté de chercher à connaître autrui sans le juger. Plus on cherche la vérité, à savoir ce qu’il est réellement, plus on parvient à comprendre cet étranger qui, petit à petit, se transforme. Connaître est nécessaire pour comprendre l’autre et pour l’aimer aussi. Mais l’outil le plus employé, à savoir le dialogue, est parfois mal utilisé, ce qui donne lieu à tout sauf à de la compréhension. Comprendre autrui c’est saisir sa fin, mais si on comprend mal ses intentions, on remet en doute le pouvoir du dialogue, et surtout, on interprète de manière erronée ses pensées.
Il ne faut pas sans cesse chercher à comprendre autrui, car c’est une forme de recherche qui peut nuire à la liberté de chacun
Nous avions par ailleurs dit que comprendre autrui c’est le respecter, mais que faire quand les différences d’autrui que nous tentons de comprendre nuisent à la société ou à moi-même, ou encore à cet autre que moi ?