Devoir de français : Dissertation

Devoir de français : Dissertation

Né dans la Grèce antique, le théâtre était à l’origine une cérémonie mêlant chants et danses qui rassemblait des centaines de personnes en l’honneur de Dionysos, dieu de la vigne et du vin. Au fil des siècles, cet art festif devint très populaire. Le théâtre est un spectacle, il requiert la présence physique d’acteurs, jouant devant un public, et donnant vie à un texte à travers les paroles échangées sur scène. Aussi, le mot « théâtre » signifie littéralement « lieu d’où l’on regarde ». Dans l'avis "Au lecteur" de l'une de ses pièces, Molière, grand dramaturge français auteur de comédies, mais également interprète et chef de troupe écrit: « On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées; et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir dans la lecture tout le jeu du théâtre ». Mais les textes théâtraux sont aussi publiés et les lecteurs prennent plaisir à les lire. On peut donc se demander si la simple lecture d’une œuvre théâtrale suffit à l’apprécier ou s’il est indispensable d’assister à sa représentation pour la comprendre pleinement.

La découverte du texte théâtral par la lecture semble être une excellente approche. Ne subissant aucune contrainte de temps, le lecteur peut se livrer librement à l’exploration de l’œuvre. Il est alors en mesure de découvrir tout le plaisir d’un style particulier. Pour Henry Gouhier, « l’âme du théâtre, c’est son corps ». Le lecteur peut, par exemple, être émerveillé par l’écriture recherchée et poétique de Racine, dont les tragédies, souvent rédigées en alexandrins, contiennent un vocabulaire riche et regorgent d’images saisissantes. Prenons l’exemple de cette tirade dans laquelle, Hippolyte cherche à se défendre d’accusations portées contre lui par Oenone. Pour cela, il dresse son autoportrait :

« … Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage; mais si quelque vertu m'est tombée en partage, Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater la haine des forfaits qu'on ose m'imputer. C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce. J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse. On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur. Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. … »
Phèdre de Racine (acte IV, scène 2)

Une lecture profonde permet une grande intimité avec le texte. Le lisseur, charmé par la splendeur d’un passage, est amené à le relire, jusqu’à parfois même l’apprendre par cœur. Notamment, l’emportement d’Antigone, dans la pièce portant son nom, écrite par Jean Anouilh :
« Comprendre... Vous n'avez que ce mot-là à la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu'on ne peut pas toucher à l'eau, à la belle eau fuyante et froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu'on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu'on a dans ses poches au mendiant qu'on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu'à ce qu'on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille [...]. Si je deviens vieille. Pas maintenant. »

Il peut également savourer le travail méticuleux de l’auteur en prêtant garde à tous les procédés qui font la finesse du texte théâtral. Le fameux vers de Racine « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes », issu de la pièce Andromaque, est une allitération en [s] qui produit une harmonie imitative du sifflement du serpent. Une étude de la tirade de Lorenzo, tirée de la pièce Lorenzaccio, permet d’en saisir tout le sens, de discerner des éléments qui nous ont échappé lors d’une première lecture, et ainsi, d’apprécier pleinement le talent d’Alfred de Musset. Des allers-retours dans l’œuvre sont nécessaires si l’on souhaite découvrir les messages implicites de l’auteur.

De plus, dès l’ouverture du livre, le lecteur aura une totale proximité avec la pièce. Reprenons l’exemple de l’œuvre Lorenzaccio, où les didascalies initiales placent d’emblée le lecteur dans « Un jardin. _ Clair de Lune ; un pavillon dans le fond, un autre sur le devant », recréant ainsi une ambiance romantique. D’autres indications, telles que le simple nom de l’auteur offrent des repères au lecteur. Ainsi, la signature de Molière présage une pièce ayant lieu dans un milieu bourgeois français du XVIIème siècle.

Certes, ces indications n’abondent pas; mais c’est justement là que réside le principal intérêt de la lecture : elle attise l’imagination du liseur, et c’est celle-ci qui lui offrira un spectacle permanant. Chaque lecteur, en s’appropriant le texte, devient son propre metteur en scène: il peut inventer sa représentation, déterminant l’image des acteurs, mais aussi leur jeu, leur voix, leur taille, puisque ces détails ne lui sont pas imposés. C’est ainsi qu’en s’inspirant de ses idéals masculins, une lectrice se figurera le portrait de Don Juan, en dévorant la pièce de Molière.

Il est important de souligner que les metteurs en scène sont eux-mêmes de grands lecteurs de héâtre. Le lecteur peut également devenir son propre décorateur, dans l’île des esclaves de Marivaux par exemple, il peut prendre plaisir à envisager costumes et décors qui accentueraient les différentes positions sociales des personnages.
Enfin, dans l’intimité d’une chambre, ou d’un bureau, il peut s’offrir le luxe d’une lecture à haute voix, devenant alors son propre interprète. C’est donc à travers son imagination que le lecteur offrira plus ou moins de vie au texte. En rejoignant les propos de Molière, ne pourrait-on pas penser que la compréhension d’une pièce est soutenue par sa représentation, qui peut même l’enrichir. Le jeu sur scène concrétise les éléments de la pièce, et facilite ainsi l’accès à a compréhension de l’œuvre.

Le comédiens donne vie aux mots, et met en valeur leur résonance. Lorsqu’à la fin de la pièce, Bérénice se désole en évoquant les années qu’elle vivra loin de Titus, les allitérations en [s] qui scandent le texte sont prolongées par la respiration de la comédienne, traduisant ainsi la longueur de la souffrance qui va l’accabler.

Le théâtre tire sa spécificité de cette présence en chair et en os des acteurs sur scène. Ceux-ci peuvent, par un mouvement, une intonation, une posture ou une expression, émouvoir les spectateurs. La célèbre réplique d’Agnès, qu’interprète Isabelle lors d’une représentation de l’Ecole des femmes, orchestrée par Raymond Rouleau, en 1773, en témoigne. Au milieu d’un livre, cette phrase, « le petit chat est mort », peut paraître banale, mais la douceur de la voix de l’actrice, sa fragilité, l’expression innocente de son visage, insuffle au spectateur un profond sentiment de tendresse. D’autres interprètes d’Agnès se montreront plus sensuelles, et sembleront se jouer d’Horace.

Ajoutons à cela, qu’un comédien joue autant par ses silences que par ses paroles : Lorsqu’il se tient muet face à un autre acteur qui prononce une longue tirade, il exprime les réactions et sentiments de son personnage. C’est le cas dans la première scène du Misanthrope: Alceste explique en détails à Philinte tout ce qu’il reproche « au genre humain ». Son ami qui ne partage pas son indignation va, par quelques sourires amusés ou indulgents, manifester sa compréhension ou sa sévérité.

De plus, en dépit de quelques auteurs qui ont écrits des « pièces à lire », chaque dramaturge aspire à voire ses œuvres représentées sur scène. D’ailleurs, les multiples représentations de la pièce On ne badine pas avec l’amour, que Musset destinait à être un « spectacle dans un fauteuil », connaissent de grands succès. Cette volonté des auteurs est traduite par la présence de didascalies, mises en parallèle avec les répliques, et visant à aider le metteur en scène et les comédiens en leur suggérant une façon de jouer, une attitude, une voix, un décor, des vêtements, des accessoires... En voici un exemple tiré de Le médecin malgré lui :

GERONTE - Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous.
SGANARELLE, en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus. - Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.
GERONTE - Hippocrate dit cela ?
SGANARELLE - Oui.
Acte II, scène 2

Ici, la didascalie « en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus. » indique au metteur en scène, plus précisément à l'accessoiriste, comment Molière imaginait le personnage Sganarelle lorsqu’il l’a inventé.
Néanmoins, le celui-ci n’est pas tenu de respecter toutes les didascalies, et en conservant notre exemple, on pourrait imaginer qu’il attribue au personnage des accessoires médicaux plus modernes, tels qu’un stéthoscope et une blouse blanche.

Ainsi, tout en conservant le principal message porté par l’auteur, un metteur en scène, profitant d’une certaine liberté, se doit d’ajouter du sens à la pièce. Le choix d’un Lorenzaccio féminin peut par exemple mettre en valeur la personnalité fine et subtile du personnage, ou même souligner la relation ambiguë qu’il entretient avec le Duc de Florence. Les metteurs en scène travaillent avec les acteurs à ce que chaque geste, chaque détail coïncide avec une volonté conceptuelle se rattachant à la pièce, on remarque que ans la mise en scène de Franco Zeffiredi, Lorenzo, « ange déchu » qui garde la nostalgie de l'innocence perdue, est vêtu de noir.

Enfin, une salle de théâtre revêt une ambiance qui lui est propre, qu’il est impossible de recréer chez soi: une foule d’inconnus, ses murmures, ses éclats de rire, l’obscurité de la salle, les rideaux qui se tirent, les rangées de sièges, les trois coups, parfois même une rencontre avec les acteurs, l’entracte… en bref, une atmosphère singulière qui démultiplie les émotions ressenties du spectateur. Ainsi, le simple sourire du lecteur de la scène, fera place au fou rire du spectateur découvrant Scapin, roué de coups, enfermé dans son sac.
Chaque représentation est un spectacle unique, qui même si on le voit plusieurs fois ne sera jamais tout à fait le même. En conclusion, si la lecture d’une pièce présente de nombreux avantages, tels que la possibilité d’entamer une étude profonde sur la beauté de l’écriture, ou encore la liberté d’imaginer décors et personnages ; assister à sa représentation est aussi une démarche intéressante. En effet, la mise en scène concrétise les éléments du texte, offrant ainsi une meilleure compréhension de ce dernier au spectateur. Elle est aussi un moyen d’ajouter du sens à la pièce. Enfin, elle plonge le public dans une atmosphère particulière et agréable. Ainsi, lecture et représentation s’avèrent être deux étapes primordiales à la découverte d’une pièce. Peut-être serait-il donc plus intéressant de les considérer complémentaires, plutôt antagonistes.

Au même titre que la pratique personnelle d’un sport, ou d’un instrument de musique permet d’apprécier la virtuosité de son exécutant, la découverte préalable d’une pièce par la lecture, si l’on y prête suffisamment d’attention, permet de mieux savourer sa représentation. Cette recette permettrait au récepteur de confronter sa propre vision de l’œuvre avec celle du metteur en scène. De plus, un spectateur averti sera plus à même d’apprécier le jeu des acteurs, les décors, les costumes… Comme le souligne Antonin Artaud, « le théâtre correspond par essence à un double langage, celui des mots et celui des signe ». Depuis quelques décennies, certaines pièces de théâtre sont l’objet d’adaptations cinématographiques, c’est le cas par exemple de l’œuvre de l'œuvre d'Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, qui inspira plusieurs réalisateurs, dont Michael Gordon, en 1950.