Autour des jardins d’Arkadia

Autour des jardins d’Arkadia

[“Les jardins pittoresques en Europe: État des connaissances et réflexions sur les modes d’intervention” , Versailles – Sceaux V 2008]

Parmi les nombreux et intéressants jardins paysagers ou pittoresques créés dans la seconde moitié du XVIIIe siècle sur les territoires de l’ancienne République de Pologne seuls deux connurent une grande notoriété en Europe, à savoir: le jardin de Puławy de la princesse Izabela Czartoryska et Arkadia de la princesse Helena Radziwiłł. Cette renommée était dûe au fonctionnement efficace de la République des Lettres, grand réseau d’échanges qui favorisait la circulation des écrits sur le continent européen. En effet, la description rimée de ces parcs fut ajoutée à la deuxième édition à 1801, augmentée, du poème de Jacques Delille Les jardins ou L’art d’embellir les paysages. De nos jours, si des précis de l’histoire de l’art des jardins mentionnent des créations polonaises, c’est principalement de ces deux-là qu’il est question.

Delille ne vint jamais en Pologne, comme la créatrice du jardin d’Arkadia, la princesse Radziwiłł ne fit aucun séjour en France, en Italie ou en Angleterre. Cette grande collectionneuse de l’art classique n'a visité aucun des pays du monde antique. Le poète français apprit l’existence de ce jardin par sa correspondante et grande admiratrice de son talent, la princesse Izabela Czartoryska, amie intime d’Helena. C’est grâce à ses démarches qu’une assez vaste description du jardin de Puławy et une brève mention sur celui d’Arkadia trouvèrent leur place dans les chants I et IV des Jardins. Sollicitée par Czartoryska, Helena Radziwiłł avait effectivement envoyé à Delille une belle description de son jardin, mais, le courrier n’étant pas parvenu à temps à Paris, l’auteur ne put consacrer à Arkadia que six vers de son poème, purs fruits de son imagination : « Sous un ciel moins heureux, le Sarmate à son tour, Présente aux yeux ravis plus d’un riant séjour, Tel brille ce superbe et riche paysage Qui fut de Radziwill l’ingénieux ouvrage ; Là tout plaît à nos yeux, le coteau, le vallon, Et la belle Arcadie a mérité son nom ». Tandis qu’une belle description du jardin, pouvant servir de guide pour la visite, de la plume d’Helena, fut publiée en 1800 à Berlin sous le titre Le Guide d’Arcadie. Ce texte de quelques pages dénonce un véritable talent littéraire de la princesse. Son principal objectif était de présenter le programme du jardin qu’elle avait imaginé et mis en oeuvre ; le guide était censé expliquer et rendre intelligible « ce qui pouvait être confus et obscur pour l’oeil du promeneur ».

Malgré de nombreux changements qui y ont été apportés pendant plus de deux siècles de son existence, Arkadia est aujourd’hui l’unique vestige d’architecture paysagère qui a pleinement conservé les principes de son programme décoratif, tel qu’il avait été conçu au XVIIIe siècle. Situé en Mazovie, à environs 80 km à l’ouest de Varsovie, aux environs de Łowicz, le parc couvre à l’heure actuelle une superficie de 14 ha et reste ouvert au public.
Autrefois, il faisait partie d’un grand domaine avec, comme lieu central, le palais de Nieborów qui, dès 1774, était la résidence provinciale de la vieille et riche famille Radziwiłł, l’une des plus importantes dans la hiérarchie de la noblesse polonaise. Le domaine fut acquis par l’époux de la créatrice d’Arkadia, le voïvode de Vilnius Michał Hieronim Radziwiłł qui, en tant que partisan de l’orientation pro-russe, avait fait une rapide carrière politique et financière. Son épouse Helena y avait sans doute contribué, car elle s’était longtemps liée plus que d’amitié avec l’ambassadeur de Russie en Pologne, Otto Stackelberg. Les époux commencèrent par l’agrandissement du palais baroque et du parc de Nieborów, en faisant appel à des grands artistes de l’époque du roi Stanisław August Poniatowski (architectes, sculpteurs, peintres et poètes, les memes qui travaillèrent aussi pour le roi et plusieurs aristoctats polonais. Bientôt Nieborów devint une des résidences nobles les plus belles et les mieux conues en Pologne, laquelle avait en plus l’ambition de devenir un véritable centre culturel. Aménagé selon la mode de l’époque, le palais fut équipé de meubles, porcelaines et argenteries que l’on avait fait venir d’Angleterre. Il reçut des collections de peinture, de monnaies et de médailles. Une bibliothèque y fut également créée, qui accueillit de vieux volumes, des gravures et des cartes géographiques.

Selon les récits de l’époque, Helena Radziwiłł (neé en 1753, morte en 1821) se distinguait par son intelligence hors du commun et son charme personnel, ce qui lui permettait de nouer de nombreux contacts. En effet, la princesse entretenait d’étroites relations avec le milieu varsovien proche de la cour royale et avait même développé un lien d’amitié avec l’impératrice Catherine II de Russsie. C’est sans doute grâce à ses relations qu’elle a pu réaliser ses passions de collectionneuse. Helena a voyagé en peu en Allemagne et en Russie, mais elle n’a jamais mis le pied dans un pays méditerranéen et c’était pourtant dans cette culture-là qu’elle puisait son inspiration pour Arkadia. La princesse parlait couramment le français, l’allemand, l’anglais et l’italien, elle était passionnée de littérature, surtout de poésie, et de musique. Elle jouait de la harpe et possédait une belle voix de contrealto. Faire de la musique ensemble avec les enfants faisait partie des habitudes de sa famille. Le fils de la princesse, Antoni, a hérité de ce talent. Marié à la pricesse prusienne Louise, il était compositeur et composa entre autres la musique du Faust de Goethe. Il était ami de Chopin et de Beethoven qui lui dedierent ses oeuvres.
La princesse Radziwiłł fut une grande collectionneuse. Intéressée plus particulièrement par la sculpture antique et ses copies, Helena a réuni dans son domaine toutes sortes d’”antiquités” médiévales et Renaissance, ainsi que des souvenirs “exotiques”. Formée selon l’esprit de l’époque comme un ensemble d’objets anciens et rares, soit beaux et originaux, sa collection fut abritée à Arkadia. C’est grâce à cette collection que la princesse a pu donner à son jardin son programme idéologique et sa forme esthétique définitive. Et grâce à sa collection, à Arkadia «l'on retrouve en Pologne ce que la Grèce a perdu; Statues, urnes précieuses, restes de nobles colonnes, parmi les saules pleureurs — monuments nostalgiques», comme décrivait Julian Ursyn Niemcewicz, écrivain polonais contemporain de Helena Radziwiłł. La collection de l’art antique de la princesse était la plus importante en Pologne de l’époque des Lumières.

Les acquisitions d’Helena venaient de différentes sources : achats ou échanges avec d’autres collectionneurs entre autres (par example le roi Stanisław August Poniatowski et l’évêque Ignacy Krasicki). Ne pou¬vant compter que sur des commerçants ou antiquaires de passage, sur des achats dans des collections polonaises et russes et sur des souvenirs de voyage ramenés par des amis, la princesse Radziwill semble avoir exploité tous ces moyens pour agrandir sa collection. Une grande partie des objets de sa collection, avec, comme pièce maîtresse, la célèbre tête de Niobé, provenaient du fonds pétersbourgeois et avaient été offerts à la princesse par la tsarine Catherine. A Arkadia, les oeuvres antiques les plus precieuses étaient abritées et exposées dans un pavillon néo-classique désigné du nom de Temple de Diane nommé aussi de Temple de l’Amitié. De nombreuses pièces Renaissance étaient issues des ruines du palais primatial à Łowicz et de la chapelle Sainte-Victoire de la collégiale de Łowicz. Démontée en 1783, la chapelle livra plusieurs pièces sculptées, oeuvres de l’excellent scuplteur polonais du XVIe siècle Jan Michałowicz d’Urzędów. Ces pièces furent remployées dans la construction d’un édifice d’une forme expressive et au nom évocateur : Logis de l’Archiprêtre.

La genèse du jardin d’Arkadia est, à vrai dire, assez typique. Suivant l’exemple de ses amies aristocrates (et surtout celui d’Izabela Czartoryska et de Izabela Lubomirska qui s’étaient fait aménager aux environs de Varsovie des retraites sentimentales sous forme de villages de bergers), Helena Radziwiłł décida de créer son propre jardin dans lequel, selon la nouvelle mode, elle pourrait goûter aux joies de la vie rustique. Pour réaliser son rêve, elle choisit le village de Łupia situé à quelques kilomètres de Nieborów, qu’elle parvint à acheter en 1778. Le terrain étant vierge de tout aménagement antérieur, la princesse était libre de créer à son goût un parc pittoresque riche et varié, oeuvre à laquelle elle consacra quarante années de sa vie. Le jardin, appelé Arkadia, fut amenagé entre 1778 et 1821, en deux grandes étapes, selon un programme à dominante sentimentale et romantique.

L’élément qui servit de canevas était une petite rivière sinueuse qui, à un endroit, s’étalait en un lac avec deux petites îles au milieu. L’ensemble du terrain était entrecoupé de petits sentiers tout aussi sinueux. Autour de cet élément central, entre les îlots de végétation indigène et les plantations nouvellement créées (principalment « clumps »= bouquets et « clusters » - groupes irréguliers des arbes autour les pavillons) furent progressivement introduits différents éléments d’architecture : quelques édifices [follies] de style varié (rustique, archaïque, grec, romain, “médiéval et chevaleresque”, gothique et suisse), des monuments portant des textes épigraphiques et une réserve lapidaire réunissant des vestiges de sculptures. Au moment de sa création, le jardin ne manquait d’aucun élément caractéristique des nouvelles tendances dans la décoration des jardins, il y avait donc île des peupliers avec un tombeau, champs élysées, ruines, cascades, grottes de Sibylle et vieilles pierres ou roches comme les monuments et avec inscriptions. Soigneusement aménagé, le paysage était fait pour surprendre le promeneur par ses vues variées, contrastées et intimes qui changeaient en fonction de la saison, de l’heure et du temps.

Le programme décoratif du jardin fut construit autour du thème dominant, celui du mythe arcadien qui véhicule un double message et porte en lui aussi bien les symboles du bonheur liés à l’amour que ceux du destin tragique lié à la mort. Arkadia fut conçue à l’image d’une contrée joyeuse, où le bonheur côtoie l’amour et imaginée comme un lieu de contemplation, de promenades, de lecture et de repos, un lieu de rencontre avec la nature et l’art. Cependant, avec le temps, le programme du jardin fut très fortement marqué par l’idée de la mort ; ceci en raison du malheur qui avait frappé la princesse : ses trois filles (Krystyna, Róża i Aniela) étaient mortes en bas âge dans dix annees suivantes ; et souvenirs divers lieés avec elles, comme leurs cendres, étaient déposés après 1797 dans une chapelette en forme d’un sarcophage appelé Tombeau des Illusions aux Champs Elysées. Sur l’île des peupliers la princesse projetera aussi son tombeau symbolique.

Compte tenu de nombreuses connotations qu’elle évoque, Arkadia se laisse difficilement classer selon les critères stylistiques. Réalisé pendant des années, l’ensemble de son programme décoratif présente un mélange d’éléments caractéristiques d’un jardin sentimental et d’un jardin romantique. J. D. Hunt voit dans le parc d’Arkadia une création proche aussi bien du Leasowes que d’Ermenouville. Dans cet ouvrage de la grande dame polonaise de l’époque des Lumières se réflètent les tendances culturelles qui, d’une manière tout à fait singulière, associent des éléments européens à des éléments locaux, plus personnels. Selon l’opinion d’un écrivain dejà- mentioné Julian Ursyn Niemcewicz, ce que les étrangers appréciaient le plus particulièrement à Arkadia c’était la présence de modèles universels, parfaitement lisibles dans son programme décoratif, tandis que les Polonais avaient un grand respect pour toutes les actions menées par la princesse en matière de mécénat d’art et pour sa passion de collectionneuse, qu’ils considéraient comme témoignage de patriotisme. « Le Polonais sera reconnaissant à la propriétaire d’avoir agrémenté sa patrie de tant de précieuses antiquités et d’oeuvres d’art et de goût ». Les contemporains appelaient ce jardin “poème”, “chant d’Arioste en images”, “conte merveilleux” ou encore “monument antique de la magnifique Grèce” ou « charmant jardin anglais »; il fut en effet doté d’un riche contenu, avec de nombreuses références littéraires et philosophiques, avec un foisonnement de renvois à l’Antiquité et à la symbolique franc-maçonnique (Helena était une membre de la Loge de la Bienfaisance à Varsovie que devenait alors très à la mode), avec une forte présence, surtout en dernière période, d’éléments de culte de héros et de traditions nationales, ainsi que d’éléments relevant de l’imaginaire populaire et du folklore. Aujourd’hui, le jardin pourrait être appelé Gesamtkunstwerk, né de l’imagination artistique, de l’expérience esthétique, intellectuelle et personnelle de sa créatrice. Tout ceci fait que, comparée à des jardins polonais mais aussi à des créations européennes, le parc d’Arkadia est une oeuvre exceptionnelle. Par son envergure et la richesse de son contenu, cet ouvrage égale celui de Puławy d’Izabela Czartoryska et celui de Zofiówka de la famille Potocki.

Tâchons à présent de tracer un bref aperçu de l’évolution de l’idée du jardin paysager en Pologne. C’est sans doute assez paradoxal, mais la fin du XVIIIe siècle, qui fut une époque du déclin de l’autonomie de l’État polonais, fut également une période d’essor de l’art, aussi l’art du jardin pittoresque inspiré des réalisations pratiques et des modèles théoriques venus d’Angleterre. Cependant, les nouvelles tendances dans l’art du jardin furent implantées en Pologne bien plus tôt. Parmi les pionniers, il convient de citer Urszula Lubomirska née Branicka, la soeur bien-aimée du célèbre francophile et mécène d’art Jan Klemens Branicki. C’est vers 1740 qu’Urszula créa un jardin idyllique avec une promenade forestière (en anglais wilderness) qu’elle appela Retyrada (alors du français : se retirer). Le parc est connu grâce à sa description rimée rédigée par une poétesse vivant dans l’entourage de la princesse. A part cela, il existe bien d’autres éléments présents dans les créations encore plus anciennes, lesquels peuvent être considérés comme des signes avant-coureurs de la conception du jardin paysager du XVIIIe siècle, tels p.ex. des aménagements en bordure des parcs et jardins réguliers sous forme de retraites paisibles et d’ermitages en pleine nature qui permettaient de fuir la vie agitée de la cour. Il est opportun de signaler à ce propos qu’en Pologne l’éloge de la vie rustique, proche de la nature, fut à l’origine de l’ethos de la vie champêtre du noble propriétaire terrien, emprunté à Théocrite et à Virgile, et présent dans la littérature polonaise dès le XVIe siècle. Les somptueux programmes décoratifs des résidences baroques appartenant à la grande noblesse polonaise de la première moitié du XVIIIe siècle (tel p.ex. Białystok de J. K. Branicki) prévoyaient, à partir des terrasses de jardins géométriques, de larges ouvertures sur les alentours. Les clôtures étaient dissimulées ; souvent, afin de ne pas gâcher la vue, on pratiquait des sauts de loup. En périphérie, des petits bois, bocage et des parcs à gibier étaient aménagés, servant d’éléments de transition entre l’espace organisé et le paysage naturel. Il était aussi d’usage d’introduire des éléments décoratifs dont le but était de surprendre le promeneur : cascades, grottes, tumulus artificiels et murets couverts de peintures en trompe l’oeil. A propos de la famille Branicki, vers les anneés 1750 Izabela Branicka, une femme de propriétaire de Białystok, créa un interessant petit jardin paysager appelé Vaucluse, au environs de la ville Białystok, avec une maison gothique, temple, cascade et promenade forestière.

Mais en Pologne, les premières tentatives systématiques de création de jardins paysagers, qui devaient rompre avec la tradition baroque, se situent, tout comme en France ou en Allemagne, vers 1760 et au début de la décennie suivante. Arkadia, dont les débuts datent de 1778, est donc loin d’être la réalisation la plus ancienne. A l’origine de ce changement se trouvaient sans aucun doute de vifs contacts de l’aristocratie et des artistes polonais avec leurs homologues en Europe occidentale, mais aussi l’arrivée d’une nouvelle génération de commettants d’une part et d’architectes et de jardiniers de l’autre. Alors que l’architecture de l’époque voyait son idéal dans l’architecture antique, l’art du jardin voyait le sien dans le jardin paysager. En Pologne, tout comme en Europe, parmi les partisans du nouveau style, il y avait surtout des femmes et, plus exactement, un groupe de femmes aristocrates liées par des liens d’amitié, qui rivalisaient entre elles sur le plan des initiatives jardinières. Au nombre de ces femmes se trouvait Aleksandra Ogińska, créatrice d’Aleksandria, un parc connu dans le style anglo-chinois, riche en décor architectonique. Helena Radziwiłł passa sa jeunesse à la cour d’Ogińska, qui était sa tante. Cependant, ce n’est pas à l’intitiative d’une femme, mais bien à celle des deux hommes, Kazimierz Poniatowski, le frère du dernier roi de Pologne et general Franciszek Ksawery Branicki, qu’est dû la création, avant 1772, de trois jardins de type nouveau, les plus originaux, situés au bas de l’ancien escarpement de la Vistule à Varsovie. A cette époque-là, plusieurs amateurs, hommes et femmes, en collaboration avec des artistes choisis : architectes, peintres et jardiniers, transforment les jardins existants ou en créent d’autres (cette tendance, poursuivie tout au long du XIXe siècle, a entraîné la disparition presque complète de jardins baroques en Pologne). Cette collaboration entre les amatore-dilletanti et les créateurs de jardins est tellement étroite qu’il est parfois difficile de définir l’apport exact de chacun dans la conception de l’ensemble. Ainsi, Helena Radziwiłł travailla à la mise en oeuvre du projet d’Arkadia en concertation avec deux architectes de talent : Szymon Gottlieb Zug (jusque vers 1797) et Enrico Ittar, avec le célèbre peintre et dessinateur Jan Piotr Norblin et ses disciples (Aleksander Orłowski et Józef Sierakowski), le sculpteur Gioacchino Staggi et les jardiniers Wojciech Jaszczołd et Dionizy MacClair. La grande figure des Lumières en Pologne, l’évêque Ignacy Krasicki, déjà mentionné, auteur des textes satiriques Lettres sur les jardins se rit quelque peu des princesses Czartoryska et Radziwiłł, en disant qu’à Nieborów elles « font mûrir des projets et réfléchissent comment agrémenter encore plus les jardins, construire des ruines, installer des kiosques, enrichir la flore et vider la caisse ».

Si ces nouvelles idées en matière de l’art du jardin ont pu se répandre c’est aussi grâce à des hommes de lettres et des poètes polonais qui, au travers de la poésie rococo, faisaisent largement connaître la nouvelle esthétique, les nouveaux goûts et les nouvelles formes d’aménagement de l’espace. Le poète français Jacques Delille, déjà mentionné, devait sa popularité en Pologne tant à la qualité littéraire de ses oeuvres qu’à ses contacts directs avec les grandes personnalités de l’époque et, plus particulièrement, avec Izabela Czartoryska. Les échanges épistolaires intenses entre la princesse et le poète ont porté des fruits : Delille rédigea une inscription que la princesse fit placer sur un des monuments dans son jardin champêtre de Powązki, aux environs de Varsovie ; il introduisit en outre les textes sur les jardins de Puławy et d’Arkadia dans ses Jardins, tandis que la fille d’Izabela, princesse Maria Wirtemberska, mit à l’épreuve ses talents littéraires en traduisant ce poème en polonais. Les Polonais prirent également connaissance d’ouvrages théoriques anglais sur le jardinage, surtout du traité de Thomas Whately dont s’inspira la première étude théorique sur le nouveau type de jardins publiée en Pologne (Essay sur le Jardinage Anglois de August Fryderyk Moszyński, parue en 1774 et dédiée au roi qui, lui aussi, était un grand amateur des jardins). La plupart des idées contenues dans cet ouvrage furent réalisées par Zug, le premier architecte d’Arkadia, qui fut également l’auteur des plus anciens et plus importants jardins de style anglais en Pologne (au nombre desquels il convient de mentionner les jardins varsoviens de Kazimierz Poniatowski et Franciszek Ksawery Branicki dejà mentionnés, le jardin de Mokotów d’Izabela Lubomirska). Simon Gottlieb Zug etait un artist très important pour l’evolution des jardins en Pologne pas seulement grâce à ses projets, mais aussi grâce à sa contribution à monumental ouvrage de Christian Hirschfeld « Théorie de l’art de jardins », ou il écrivait sur quelque jardins de Varsovie et ses environs d’ un style nouveau.
Le baron Karol von Heyking, diplomate russe en convalescence à Varsovie après la fièvre, visita Arkadia à l’automne de 1783 : « C’est avec admiration et ravissement que j’ai visité cette charmante résidence à laquelle la princesse avait donné le nom d’Arkadia [évoquait-il]. Il n’y a point de mots qui sauraient décrire sa beauté : on dirait une oeuvre enchantée d’une fée. La princesse eut la bonté de me faire visiter sa merveilleuse résidence. Lorsque nous fûmes arrivés à l’acqueduc d’où il était posssible d’admirer le charme des jardins, écouter le murmure de l’eau, sentir la fraîcheur des arbres et le parfum des fleurs et des herbes aromatiques, tout faible que j’étais, je fus pris d’un malaise et faillis m’évanouir. Pour ne point tomber, je m’appuyai contre un arbre. – Je vous prie de m’excuser, Votre Altesse – bégayai-je – mais la beauté féerique de ce lieu m’a complètement épuisé. Quelques gouttes d’eau de Cologne me firent reprendre mes esprits. La princesse dit que personne avant n’avait rendu un pareil hommage à Arkadia ».
Après la disparition d’Helena Radziwiłł, pendant plus de vingt-cinq ans Arkadia fut laissée à l’abandon. Dès 1856, la brue d’Helena, Aleksandra née Stecka, prend soin du parc, l’aménage à sa façon et y fait construire une villa néo-Renaissance. Après sa mort, au bout de quelques années à peine, son fils Zygmunt Radziwiłł fait démolir une partie des constructions (Acqueduc, Tombeau des Illusions, Cirque et Amphithéâtre) et vend les matériaux de récupération. Peu après, en 1869, il vend toute la propriété. Le jardin revient à la famille en 1893, racheté par l’arrière-petit-fils de la princesse Helena, Michał Piotr Radziwiłł qui réaménage le parc et l’ouvre au public. Une autre rénovation du jardin, financée par Janusz Radziwiłł, le dernier propriétaire du domaine de Nieborów avant la seconde guerre mondiale, a lieu dans les années trente du XXe siècle.
En 1945 Arkadia devint une filiale du Musée National de Varsovie. Entre 1950 et 1952 fut entreprise une restauration partielle des bâtiments du parc (entre autres la reconstruction de l’Acqueduc). Les grands travaux de restauration du jardin commencèrent en 1987. Le temple de Diane fut ouvert au public en 1995.

Faisons-nous une promenade à Arkadia du temps de la princesse Radziwiłł:
Le plan du jardin fait ressortir les principes du programme. Celui-ci laisse en effet voir un ensemble d'édifices et de constructions, pour la plupart d'inspiration antique differents, dont l'aspect extérieur peut être reconstitué grâce à de nombreux croquis et dessins effectués par des artistes travaillant pour la princesse. Au temps de sa splendeur, le parc d'Arcadie reçut alors de nombreux visiteurs. Il fut l'objet de plusieurs récits. Ceux-ci permettent aujourd'hui de reconstituer par example l'état et la disposition de différentes pièces antiques de la collection. II apparaît donc nettement qu'Arcadie était meublée des inscriptions divers (mots poetiques des auteurs classique et reneaissance comme Petrarca ou Shakespeare) et aussi meublée de monuments an¬tiques. Comme une partie de ces objets ont sans doute souvent changé de place et que les témoignages aient été rédigés à différentes époques, les mêmes pièces ont très bien pu être remarquées à différents endroits. Chargés d'épithètes: antique, grec, ancien, ces récits ne permettent pas de distinguer les originaux antiques de leurs copies et d'ouvrages antiquisants. Les visiteurs étaient sans doute peu soucieux de l'âge réel des sculptures et du mobilier.

Ume promenade à Arkadia formait un théâtre arrangé par la princesse et elle jouante le rôle d’une actrice principale. Elle souvant guidait ses visiteurs déguisée comme une vestale, et avec un batôn symbolique (caduceus) dans sa main.

L’entrée originale du jardin se trouvait du côté sud-est, en route en direction du chateau Nieborów.
Après avoir franchi la grille du parc, le visiteur passait devant les maisonnettes de Baucis et Philémon, situées près d’un source decoré en sculpture. Ses maisonnettes, entourées avec des petits jardins fleuristes, étaient son doute inspirées par la lecture de J.J.Rouseau.
Originalement le visiteur arrivait d’abord sous l'Arc Grec, situé en intersection de 1'allée centrale du parc en direction de Nieborôw. Cette construction d'immenses blocs de pierre, en partie taillés, avec caissons à l'intrados, était très important pour la composition entière du jardin, faissant point de vue, coulisse ou cadre pour regarder au Temple de Diana.

Avoir tourné droite il /elle arrivait au Temple de Diane, érigé en 1783 par Szymon Bogumil Zug comme une construction principale d'Arcadia. Ces deux edifices furent certainement construit à la même époque. Ainsi, son architecture s'inspire de celle de deux types de temples antiques: un prostylos à portique de quatre colonnes auquel reste accolée la moitié d'un peripteros sur le plan circulaire. En fonction de la perspective adoptée, le visiteur placé du côté est, derrière l'Arc Grec, découvrait le Temple évoquait une légère construction hellénistique sur le plan circulaire, en revanche un observateur placé du côté de l'étang voyait un temple romain au fronton triangulaire, à un très haut soubassement, devant lequel se trouvaient en outre des sculptures décoratives. Dans ce soubassement il y était des escalier descendants vers l’aux, ou on s’ouvrait un vue vaste vers tout l’étang et l’Ile des Sacrifices de la.

Dans la partie sud, un avant-corps trilatéral surmonté d'un petit dôme vient briser la façade du bâtiment. Il fut appelé, en raison d'un buste antique s'y trouvait «Logis de Pan aux cornes de bouc, protecteur des bergers et des troupeaux». L'intérieur du Temple est constituté de quatre pièces: une grande salle carrée — le Panthéon; une chambre circulaire — le Logis de Pan faisant saillie dans le corps de l'édifice; le Cabinet Étrusque — une salle hexagonale attenante à la chambre et un vestibule rond situé au bout d'un petit couloir au plan irrégulier. Le vestibule donnait l'accès au Temple du côté est. Les intérieurs du Temple s'ornaient de riches peintures et stucs néo-classiques. Il y avait meme tout un ensemble de vases grecs peints soigneusement sur les murs.

Au dedans il pénétrait dans le bâtiment par l'hémicycle du vestibule, entre les colonnes duquel se trouvaient «deux superbes monuments grecs». Face à la porte, dans une niche, il découvrait un Amour. À l'intérieur même du vestibule se trouvaient en outre «un vase antique soutenu par deux de griffons» et un Apollon du Belvédère en plâtre poli. Du vestibule, en empruntant la porte de droite, on passait dans le Cabinet Étrusque qui renfermait u «collection de camées, de vases étrusques et de lampes antiques». Des fragments d'inscriptions et de bas-reliefs ornaient les entablements de portes et les pilastres. Une lampe antique etait suspendue au milieu de la piece. Le mobilier de la pièce s'inspirait des modèles antiques: trépieds, lampes antiques, encensoirs, vases de marbre et de porphyre, «bains» (baignoires = sarcophages). On signale également la présence, sur la table, de différentes petites antiquités, bracelets, pierres tail¬lées, estampilles, petites momies taillées dans la pierre. La table était flanquée de sphinx. Sur la cheminée, la statue de «Cléopâtre mouran¬te» en marbre de Carrare attirait le regard du visiteur qui appréciait tout particulièrement le drapé de la robe et «le relief naturel du serpent s'enroulant autour du bras». Du Cabinet on accédait directement à la grande salle carrée du Panthéon, en passant devant la «statue du silence». Là, près de la porte à deux battants, se trouvait un immense autel antique de marbre sur «un socle de quelques marches» et «des statues de vestales en¬tretenant le feu sacré». Au fond de la salle, le visiteur découvrait la tête antique de Niobé, quelques vases, des «candélabres» et «des instru¬ments de musique grecs».

Sur le mur externe du Logis de Pan, qui faisait partie du Temple de Diane auquel on accédait directement du jardin, figurait le buste de «l'idole des ber¬gers » et ses attributs differents. À l'intérieur du Logis, au-dessus de la cheminée, se trouvait un minuscule amour en marbre et, au-dessus du lit, un vase d'albâtre.

Après avoir quitté le Logis du Pan, en passant devant un enclos au mur soutenu par les cariatides, on se dirigeait vers le Temple de l'Archiprêtre, appelé aussi «bains». Il s'agit d’un édifice érigé à la fin des années quatre-vingts de forme très complexe, censé évoquer une fort ancienne ruine. Ses murs furent ornés de nombreux fragments lapidaires, pour la plupart antiquisants — Renaissance, et de niches, à l'imitation d'un columbarium romain. La place devant l'édifice était meublée de débris de sculptures antiques, statues, vases, sarcophages et colonnes. Un témoignage de XIXeme siecle atteste la présence en ce lieu de «vases funéraires, de fragments de bas-reliefs, de lions et d'autres objets semblables, autrefois le décor le plus précieux d'Arcadie reposant là comme au cimetière», et enfin une colon¬ne dressée sur laquelle les peuples anciens, à qui elle avait autrefois appartenu, Égyptiens, Grecs et Arabes, avaient laissé leurs inscriptions«.

De peu antérieur à cette dernière construction, car bâti sans doute vers 1781, est l'Aqueduc — un pont sur la cascade. Disposée sur deux niveaux, les arcades du pont évoquent les ruines des aqueducs antiques si caractéristiques de la Campanie romaine. Il etait reconstruit apres la guerre sur des projets de prof. Gerard Ciołek.

Szymon Bogumil Zug a en outre conçu pour Arcadie, inspirées de la mode sentimentale, la Maison Gothique et la Grotte de Sibylle communiquante. La Maison Gothique, faisant office d'appartement de Michal Gedeon Radziwill, fils de la propriétaire, etait situé au monticule artificiel, avec la grote des roches grands au bas.

Partant de la Maison Gothique, une fausse ruine, dite «galerie d'arcades en ogive», descend la pente naturelle du terrain. Dans les années quatre-vingt-dix, à proximité de l'Arc Grec, on éleva la Maison du Burgrave, un des pavillons ou on pouvait habiter.
l’Architect premier d’Arkadia Szymon Bogumil Zug a aussi conçu un tombeau antiquisant, érigé sur l'Ile des Peupliers, et un autel sur l'Ile des Sacrifices, ou on pouvait naviger avec un canot.

La première œuvre conçue et réalisée pour Arcadie vers 1799 par un autre architecte, Enrico Ittar, fut une chapelle appelé le Tombeau des Illusions. Princesse Radziwiłł projetait autrefois avec Sz.G.Zug d’ériger à Arkadia un tombeau comme une chapelle funeraire symbolique pour lui -même, mais ces plans ne se realisaient qu’après la mort de ses filles. Ittar preparait quelques projets s’'inspirant très fortement de l'art antique, d’une mode different (à la grec, egipcien), parmi que la princesse choisissait un projet de la forme revolutionaire – tres simple, cubic et monumental en même temps.
Une autre construction d’Ittar qui «a tout pour être romaine, excepté les souvenirs» est le Cirque — une imitation du cirque antique, dont il ne subsiste aujourd’hui que des témoignages iconographiques et quelques traces dans le parc. Le projet fut sans doute exécuté d'après le dessin de G.-B. Piranesi — une vision fantaisiste du cirque romain. Sur la spina — une levée de terre sur l'axe de la construction — furent installés de nombreux obélisques et colonnes antiquisants ainsi que des sarcophages antiques. Alors que les obélisques de la spine restent toujours à leur place à Arcadia, les colonnes surmontées d'aigle et de hibou furent transférées dans le parc de Nieborôw et les sarcophages déposés au Musée de Varsovie et au château de Nieborôw. Les travaux effectués récemment à Arcadie ont permis de reconstituer le tracé de la piste du cirque. On a disposé, sur la spina, une imitation du sarcophage et des bases de colonnes en marbre.

Dans la partie nord du parc, Ittar érigea le Théâtre inspiré de celui de Pompéi. «Pompéi surgit devant moi, c'étaient bien ses murs, à peine dégagés des cendres du volcan, son magnifique théâtre, un des plus précieux monu¬ments de la très élégante architecture grecque; tout détail restait fidèle et tel¬lement vrai» — écrivait, impressionnée par le théâtre, Waleria Tarnowska en 1811. Le Théâtre d'Arcadie, aujourd'hui disparu, ne peut être connu qu'à travers les dessins XXVIII et les plans, qui permettent de retrou¬ver son architecture tout en témoignant de la fidélité de la construction à l'égard de son modèle antique.

Une construction la plus tardive d'Arcadia (1815) était La Maison Suisse, contenait, au contre de son aspect de campagne, une magnifique maison habitée par la princesse, faite toute en verre. Ce renommé palais en cristal (comme elle était appelée), contenante de nombreuses pièces antiques, un buste de Virgile et «des pièces originales trouvées dans les décombres d'Herculanum», formait l’objet de la fierté de qui la princesse aimait se vanter. Sa dôme de cristal etait un cadeau de tzar Alexandre.